Plastiques et Océan : comprendre une crise globale

Interview croisée avec Henri Bourgeois Costa et Fabiana di Paola
Pollution microplastique océanique
Comment les plastiques se sont-ils imposés au cœur de nos économies et de nos modes de vie ? Et pourquoi leur pollution affecte-t-elle profondément l’Océan et les équilibres planétaires ?

À la veille du lancement du cycle de rencontres Plastiques : un poison systémique, Henri Bourgeois Costa, expert plastique à la Fondation Tara Océan, et Fabiana Di Paola, responsable du programme Océans de la FMSH, croisent leurs regards pour éclairer les ressorts scientifiques, politiques et économiques d’une crise devenue globale.

La Fondation Tara Océan est connue pour ses expéditions et ses programmes éducatifs comme “Plastique à la loupe”. Pouvez-vous nous expliquer en quoi ces initiatives permettent de mieux comprendre et lutter contre la pollution plastique, et quels sont les résultats marquants de la Fondation Tara Océan ?

Henri Bourgeois Costa. Quand on étudie, comme le fait la Fondation Tara Océan, le vivant de l’océan et en particulier le plancton - premier maillon de la vie - le plastique devient rapidement un sujet qui s’impose. À chaque remontée de filet permettant d’étudier les micro-organismes marins on capture également d’importantes quantité de plastique et en particulier de micro-plastiques. Ces petits morceaux de polymères artificiels, plus petits qu’un grain de riz, échappent en général à nos regards, focalisés sur les macro-déchets et en particulier ceux issus de la consommation de masse.

En 2013, la mission Tara Méditerranée s’est focalisée sur ces micro-plastiques, nés de la dégradation des macro-déchets mais également de pertes de granulés industriels ou de micro-plastiques volontairement abandonnés dans l’environnement comme ceux utilisés dans les cosmétiques ou dans les semences agricoles. Cette mission a révélé une pollution d’une ampleur gigantesque et une mer Méditerranée tristement en tête du palmarès des plus polluées par les plastiques. Elle a également souligné, balayant les a priori, la contribution majeure des pays de la façade Nord méditerranéenne à cette pollution, ce malgré nos dispositifs complexes et coûteux de gestion des déchets et traitement des eaux.

Quelques années plus tard, en 2019, la mission Tara micro-plastiques s’attachait à comprendre les flux de plastique de la terre vers la mer en remontant neuf des plus grands fleuves européens, de l’embouchure à l’amont de la première grande métropole. Et partout le constat fut le même, celui d’une pollution généralisée par les micro-plastiques et d’importants flux dès l’amont de ces métropoles. En clair ? La pollution à terre constitue un gisement probablement gigantesque de micro-plastiques qui transporté lors des épisodes pluvieux viennent alimenter, par le réseau hydrographique, la pollution marine, et c’est sans évoquer la pollution plastique atmosphérique.

La conclusion qui s’impose ? Nous ne nettoyons pas la mer ni les rivières d’une pollution qui n’est pas le fruit de seuls incivismes ou d’une mégestion de déchets. La pollution plastique est inhérente à la production, la mise en marché et les usages des plastiques. C’est d’autant vrai que la pollution plastique n’est pas qu’une pollution physique. C’est également une pollution chimique, avec son cocktail de 16000 composants qui menacent la santé océanique et par là-même celle humaine. C’est notamment pour étudier cette pollution chimique des plastiques, qu’a été lancée la dernière mission Tara Europa, dont nous attendons les premiers résultats fin 2026.

À chaque remontée de filet permettant d’étudier les micro-organismes marins on capture également d’importantes quantité de plastique et en particulier de micro-plastiques.

Henri Bourgeois Costa, expert plastique à la Fondation Tara Océan
Henri-Bourgeois-Costa
© DR

Le programme “Océans – Mondes sociaux, mondes vivants” de la FMSH met l’accent sur les dynamiques humaines derrière la dégradation des océans : la pollution plastique en est l'une des illustrations les plus spectaculaires. En quoi les SHS éclairent-elles des aspects que les sciences naturelles ne peuvent pas aborder seules ?

Fabiana di Paola. À l’ère de l’Anthropocène, où l’empreinte humaine s’inscrit durablement dans l’océan, la pollution par les micro-plastiques pose une question centrale : par quels modèles de production, de consommation et de gouvernance nos sociétés ont-elles rendu ce phénomène possible, et comment peuvent-elles changer de trajectoire ? Les sciences humaines et sociales (SHS) apportent ici une contribution essentielle et complémentaire aux sciences de l’environnement et du vivant. Elles ne se contentent pas d’observer le phénomène : elles expliquent pourquoi il persiste et identifient les leviers politiques, économiques et sociaux indispensables pour répondre efficacement.

Les SHS montrent d’abord que le plastique n’est pas seulement un matériau, mais un ensemble d’usages, d’habitudes, de normes culturelles et de systèmes économiques. En sociologie environnementale par exemple, l’étude A new approach from public behavioral attitudes and perceptions towards microplastics, dirigée par Abu Reza Md. Masud et ses collègues (2024), démontrent que les comportements individuels et collectifs conditionnent directement le soutien aux politiques de réduction du plastique et la capacité à modifier les pratiques quotidiennes. La sociologie met en lumière les rapports sociaux, les inégalités et les jeux de pouvoir qui structurent la filière plastique. Le droit de l’environnement propose des outils concrets, comme la responsabilité élargie du producteur ou le principe pollueur-payeur, pour transformer ces structures. L’économie, à travers le concept d’économie circulaire, montre pourquoi le recyclage seul est insuffisant et plaide pour une réduction à la source de la production plastique. Enfin, une anthropologie des plastiques permet d’ancrer les solutions dans les contextes locaux, tout en interrogeant les logiques macroéconomiques à l’origine de la pollution.

Comprendre la crise plastique, c’est accepter de regarder en face ce qui, dans nos institutions, nos récits du progrès et nos formes de gouvernance, rend ce système si résistant au changement, et réfléchir aux conditions sociales et politiques d’une véritable transformation.

Fabiana DI PAOLA, responsable du Programme Océans de la FMSH

L’interdisciplinarité est une condition structurelle de l’efficacité. Les sciences humaines et sociales traduisent les connaissances scientifiques en actions socialement acceptables, politiquement robustes et durablement efficaces. C’est en reliant savoirs scientifiques, comportements humains et décisions collectives qu’elles rendent possible une réponse à la hauteur du défi des microplastiques dans l’océan.

Comment analysez-vous les causes profondes de la crise plastique ?

HBC. La crise plastique est celle d’un modèle qui dissocie l’humain de son environnement, qui considère économie et écologie dans une dualité alors que la première devrait reposer sur les connaissances de la seconde pour viser à une durabilité de fait. Il nous faut aujourd'hui considérer cette crise non comme la somme des comportements individuels mais comme la résultante de choix industriels et politiques qu’il convient de revoir et actionner les leviers nécessaires à la construction d’autres schémas. Cela signifie accepter l’inconfortable et enthousiasmant défi d’un changement profond de société. 

FdP. Le plastique s’est imposé dans nos quotidiens parce qu’il a été pensé, promu et régulé comme une solution évidente. En sciences humaines et sociales, on s’intéresse précisément à cette banalisation : à la manière dont des décisions industrielles et politiques finissent par structurer durablement les pratiques sociales. Comprendre la crise plastique, c’est accepter de regarder en face ce qui, dans nos institutions, nos récits du progrès et nos formes de gouvernance, rend ce système si résistant au changement, et réfléchir aux conditions sociales et politiques d’une véritable transformation.

 

Qu’est-ce qui a motivé la création d’un cycle de conférences commun en 2026 entre la Fondation Maison des Sciences de l’Homme et la Fondation Tara Océan ?

FdP. Il est inutile de rappeler que la Fondation Tara Océan incarne depuis sa création un engagement exemplaire pour la préservation des océans et la recherche scientifique. Nous sommes admiratifs de son travail. Son approche pluridisciplinaire résonne avec notre vision de la recherche et l’apport de solutions efficaces. Lorsque nous avons discuté la première fois, nous avons échangé sur notre volonté d’avoir un impact, de toucher le grand public et de mobiliser largement autour des enjeux de pollution plastique dans l’océan. C’est autour de notre conviction commune qu’il est nécessaire de croiser les regards des sciences naturelles et des sciences humaines et sociales que notre rencontre a pris tout son sens. Avec le nouveau programme « Océans » de la FMSH, nous finançons une recherche interdisciplinaire en sciences humaines, sociales, du vivant et de l’environnement, qui inclut l’expertise de la société civile, pour une compréhension globale des enjeux liés aux systèmes océaniques.

HBC. Il y a, cela va sans dire, tout d’abord un grand respect pour la qualité et l’ampleur du travail de la FMSH, s’agissant de valoriser la recherche en SHS. Respect d’autant plus grand que nous portons, à la Fondation Tara Océan la conviction de la complémentarité des sciences de la nature et des sciences humaines et sociales. Je pourrais même dire qu'il y a une forme d’artificialité dans cette séparation. La FTO implique, par ailleurs un nombre croissant de chercheurs des SHS dans ses réflexions stratégiques de plaidoyer, en particulier sur le plastique et les toxiques.

Quel message souhaitez-vous transmettre au grand public à travers ce cycle de conférences, et comment espérez-vous qu’il s’en empare ?

HCB. Le paradoxe de la pollution plastique de l’océan est d’offrir une réalité tangible, visible, celle des macro-déchets en mer. Une réalité qui en occulte bien d’autres, à commencer par la pollution invisible générée par les plastiques (climatique, chimique et de micro-plastique). Mais aussi et surtout ce que cette pollution océanique révèle de la réalité à terre. Une production exponentielle générant une pollution systémique, dont la réalité est délibérément occultée par certains acteurs industriels. Cette réalité est masquée par une hyper focalisation sur la responsabilité individuelle, par la mise en avant de fausses solutions telle le recyclage ou les bio plastiques. Autant de situations, d’enjeux étudiés et révélés par les sciences humaines et que nous souhaitons donner à voir aux décideurs. Nous ne souhaitons pas nous arrêter au constat mais bien nous appuyer sur celui-ci pour esquisser des pistes de solutions au jour des connaissances actuelles des SHS. 

FdP. L’enjeu de réduction des plastiques est aujourd’hui une nécessité vitale. Avec les sciences humaines et sociales, les données produites par les sciences de l’environnement deviennent largement mobilisables pour les décideurs et le public. Les SHS analysent leur réception, identifient les freins sociaux et politiques, et proposent des leviers concrets d’action : transformation des normes sociales, stratégies de communication ciblées, cadres réglementaires modifiés, etc. C’est en reliant les connaissances, les comportements sociaux et les décisions que nous pourrons apporter une réponse durable face à la pollution par les microplastiques. La présentation de travaux différents au cours du cycle de conférences illustre la diversité des approches et la nécessité de les croiser pour avoir un impact.

HCB. La production de plastique affecte la santé globale planétaire. C’est un constat difficile qu’il faut accepter. Accepter ne signifie pas considérer comme une fatalité. Au contraire, l’accepter c’est se pencher sur les logiques sous-jacentes qui en sont à l’origine pour mieux les exposer, mieux les combattre. C’est aussi ne pas tomber dans le piège de solutions simplistes et construire collectivement des réponses. Réduire les plastiques est aujourd'hui un impératif. S’il nous semble complexe à l’éclairage de notre quotidien, il convient de toujours garder en vue que ces matériaux ne sont qu’un accident de l’histoire de l’humanité. 75 ans sur lesquels ne reposent ni le bonheur, ni la créativité ni même la santé de notre espèce.

Published at 11 March 2026