La pensée décoloniale face à l’université néolibérale et à l’extractivisme épistémologique

Expériences en Amérique latine
Mercredi
08
novembre
14:00
19:00
Extractivisme
© Morgane Le Guyader

Dans la majorité des pays latino-américains, les régimes autoritaires et les stratégies néolibérales d’extractivisme et d’exploitation ont leurs racines, historiques et contemporaines, dans la persistance et l’approfondissement du système colonial de domination. Un colonialisme qui perdure malgré les processus formels d’indépendance du 19ème siècle, et qui a créé des élites avec des structures de pouvoir excessivement pyramidales, et des stratégies gouvernementales de contrôle social qui amplifient toujours plus les écarts de pauvreté, les inégalités et les mécanismes d’oppression et de subordination.

L’idéologie coloniale insiste encore de diverses manières sur le projet fondamental de « mission et conversion » réalisé au 16ème siècle : réduire l’Autre aux termes de l’identité européenne, démanteler et dépolitiser toute forme d’altérité. Pour cela, le néocolonialisme introduit aujourd’hui des logiques plus subtiles et peut-être encore plus efficaces que par le passé. L’approche néolibérale de la diversité, par exemple, se traduit par une exposition presque théâtrale de celle-ci. En effet, la diversité apparaît ici seulement comme une décoration multiculturelle, comme objet d’une inclusion conditionnelle dans un système démocratique simplement apparent. Comme le dénonce Silvia Rivera Cusicanqui, le populisme colonial se manifeste par un « geste paternaliste et misérabiliste envers ce qui est indígena (natif, autochtone), noir, féminin, qui méprise profondément cet indigène qui interprète et croit connaître ».

Par conséquent, dans le contexte latino-américain, une contre-stratégie efficace exige surtout de faire face aux barrières de l’idéologie coloniale.

C’est dans ce sens que, seulement à travers l’inversion de la logique d’auto-négation imposée par les idéologies coloniales, les peuples opprimés d’Amérique latine, pourront accéder aux généalogies de leur propre pensée et résistance. Comme l’affirme Rivera Cusicanqui, il est nécessaire d’« exorciser le dysfonctionnement colonial qui nous empêche d’être nous-mêmes » pour trouver « une pensée capable d’activer des énergies libératrices ».

Néanmoins, ce projet nécessaire d’ « inversion de la conversion », d’après les termes de Valentin Mudimbe, a été tronqué par la contre-offensive idéologique du colonialisme intellectuel et de l’extractivisme épistémologique : nous accédons à l’histoire, à la pensée et aux expériences de résistance des peuples latino-américains à travers le regard de l’anthropologue ou du travail intellectuel déterminé par les formes américaines ou européennes de construction du savoir. La même logique mercantile et accumulative de l’extractivisme colonial opère au niveau épistémologique : aujourd’hui, la majorité des intellectuels et des académiques des Nords et des Suds, exproprient des gestes et des discours authentiquement contre-hégémoniques des mouvements sociaux populaires, en les convertissant en monnaie d’échange d’une académie élitiste et imitative qui dépolitise leurs expressions de résistance, en les échangeant pour les privilèges offerts par l’université libérale.

La question qui persiste alors est la suivante : comment restaurer les savoirs et les expériences niés et invisibilisés, capables de rompre avec l’hégémonie de l’idéologie coloniale et de se confronter au renouvellement croissant des formes politiques autoritaires de la plantation et de l’encomienda ?

L’hypothèse que nous souhaitons explorer au cours de ce séminaire réside dans le fait que cet objectif ne peut être atteint qu’à travers des processus communautaires de réappropriation, de ré-apprentissage et de transmission des connaissances. Pour restaurer un épistème capable de produire une pensée critique décoloniale, il est nécessaire de comprendre, de promouvoir et de multiplier les stratégies communautaires et populaires de production et de transmission des connaissances. Construire notre propre réflexion sur les expériences de lutte et de résistance en Amérique latine, dans un dialogue avec nous-mêmes et avec d’autres expériences similaires en Asie, en Afrique et en Europe, constitue une possibilité réelle de contrer les effets de la négation des savoirs et d'autres formes de vie.

Au cours de cette journée, nous proposons que cette hypothèse soit mise en perspective dans un dialogue critique à partir de l’expérience des Universités populaires en Amérique latine et ailleurs, soulignant particulièrement l’expérience de l’Université Misak dans le Sud de la Colombie.

Nous nous intéresserons en ce sens à l’articulation entre multiculturalisme, néolibéralisme et extractivisme et porterons une réflexion autour de l’imbrication du « populisme colonial » et de la marchandisation des savoirs

Journée d'études en collaboration avec le Departamento de Ciencia Política de l’Universidad de Los Andes, Bogota, Colombie et la participation de Jean-Christophe Goddard, Christine Chivallon et Claude Rougier.

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Programa

8h-9h
Introducción por Esteban Gonzalez, Lina Álvarez y Morgane Le Guyader
 

9h-9h40
Ana Milena Muelas et Leider Esteban Arandas (Estudiantes de la Universidad Misak)

  • Multiculturalismo y extractivismo, mercantilización del saber y acumulación del capital

9h40-10h20
Amelia Archibold Humphries (Historiadora y activista raizal, Universidad nacional, Sede Caribe, San Andrés Isla)

  • Multiculturalismo y extractivismo

10h20-10h40
Pausa

10h40-11h20
Sol Ángel Murillo (Estudiante de la Maestría en Ciencia política de la Universidad de Los Andes, miembra del Proceso de Comunidades Negras de Colombia)

  • Mercantilización del saber y acumulación del capital

11h20-12h
Jeymmi Alejandra Izquierdo (Doctoranda en Estudios interdisciplinarios sobre el desarrollo, Universidad de Los Andes)

  • Pensar el multiculturalismo y la producción del saber fuera de las lógicas extractivistas

12h-13h

  • Conclusiones, mesa redonda (con la participación de Jean-Christophe Goddard, Christine Chivallon y Claude Rougier)

Programme

14h-15h
Introduction par Esteban Gonzalez, Lina Álvarez et Morgane Le Guyader
 

15h-15h40
Ana Milena Muelas et Leider Esteban Arandas (Étudiant.e.s de la Universidad Misak)

  • Multiculturalisme et extractivisme, marchandisation du savoir et accumulation du capital.

15h40-16h20
Amelia Archibold Humphries (Historienne et activiste raizal, Universidad nacional, Sede Caribe, Île de San Andres)

  • Multiculturalisme et extractivisme

16h20-16h40
Pause

16h40-17h20  
Sol Ángel Murillo (Étudiante de la Maestría de Science politique de l’Universidad de Los Andes, membre du Proceso de Comunidades Negras de Colombia)

  • Marchandisation du savoir et accumulation du capital

17h20-18h
Jeymmi Alejandra Izquierdo (Doctorante en études interdisciplinaires sur le développement, Universidad de Los Andes)

  • Penser le multiculturalisme et la production du savoir en dehors des logiques extractivistes

18h-19h

  • Conclusions, table ronde (avec la participation de Jean-Christophe Goddard, Christine Chivallon et de Claude Rougier)
Publié le 26 septembre 2023