Restitutions : ouvrir le dialogue entre histoire, mémoire et avenir

Entretien croisé avec Valérie Nivelon et Alexandra Duperray
salle d'exposition
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Comment les restitutions des biens culturels redessinent-elles notre compréhension de l’histoire et des rapports entre les sociétés ? Et en quoi dépassent-elles la seule question du retour des objets pour interroger mémoire, justice et relations internationales ?

À la veille du lancement du cycle de rencontres Restitutions. Une autre définition du monde, Valérie Nivelon, journaliste à Radio France Internationale, et Alexandra Duperray, directrice adjointe Recherche & International de la Fondation Maison des Sciences de l’Homme, croisent leurs regards pour éclairer les enjeux historiques, politiques et contemporains d’un débat au cœur de notre époque.


La question des restitutions anime le monde politique et culturel depuis des décennies. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous en emparer aujourd’hui, sous cette forme ?

Valérie Nivelon. La question des restitutions en effet n’est pas nouvelle. Amadou Mahtar Mbow, premier africain directeur général de l’Unesco l’avait déjà posée dans son discours du 7 juin 1978. Un appel fondateur à tous les protagonistes : états, institutions, médias, historiens et artistes. Mais on peut remonter plus loin lorsque, au 19e siècle, après la chute de Napoléon à Waterloo, il s’agit de restituer les œuvres que la France révolutionnaire s’était appropriée. Un grand nombre d’œuvres reprend alors le chemin des pays d’origine. Mais depuis 2017 et le discours du Président Macron à Ouagadougou, on assiste incontestablement à un retour du débat sur les restitutions des biens culturels aux pays anciennement colonisés. Pour ma part, ce que j’ai pu observer sur le terrain, c’est l’importance de ces restitutions pour les sociétés civiles concernées… et d’abord sur le continent africain ou les communautés sont fondamentalement attachées à leur culture et à leur histoire. Il s’agit donc de décentrer le débat, de l’historiciser et d’initier un dialogue fécond, au-delà de la stricte question de la restitution des œuvres d’art africaines.

Pourquoi la FMSH a-t-elle choisi de s’engager sur ce terrain ? La recherche en sciences humaines et sociales peut-elle faire bouger les lignes sur un sujet aussi politique ?

Alexandra Duperray. Les 26 œuvres d’Abomey restituées récemment au Bénin, ainsi que le sabre d’El Hadj Omar Tall au Sénégal, ont probablement marqué un tournant politique et ont rendu concrète la promesse du Président Macron à Ouagadougou en 2017. La question du patrimoine africain a gagné en visibilité et est devenue un sujet diplomatique et culturel important. Ces dernières années, le débat sur les restitutions s’est internationalisé. Les normes et les pratiques ont évolué. Dès lors, il apparaît important pour la FMSH d’apporter un éclairage sur ces questions qui touchent à la fois les domaines de la mémoire, de l’identité et de la souveraineté culturelle, de la justice, de la diplomatie, ainsi que la manière dont les différents acteurs dialoguent. Les restitutions sont des enjeux de société très actuels : la FMSH souhaite porter une réflexion interdisciplinaire et mettre les sciences humaines et sociales au cœur des discussions. Analyser l’histoire et la provenance d’un objet et son devenir implique de croiser les regards des chercheurs, acteurs artistiques et culturels, diplomates et politiciens, et ainsi favoriser des pistes d’action coconstruites, respectueuses et pérennes. Le programme Arts de la Fondation, qui permet de construire des ponts entre la recherche, l’art et la culture au niveau international, est le dispositif idéal pour accueillir les experts sur les sujets de restitutions et apporter des connaissances au plus grand nombre. Ces savoirs pourront servir de leviers à la mise en œuvre d’outils et d’action publique.

Que veut dire restituer ? C’est la première question que l’on va se poser et j’ai le sentiment que l’on sera surpris par l’amplitude des réponses, puisque nous ouvrons un large champ de réflexions et d’expériences. 

Valérie Nivelon, journaliste sur RFI
Valérie-Nivelon
© Anthony Ravera

Pour nos lecteurs qui découvrent le sujet : « restituer », ça veut dire quoi concrètement ? On parle de quels objets, de quelle histoire ?

VN. Que veut dire restituer ? C’est la première question que l’on va se poser et j’ai le sentiment que l’on sera surpris par l’amplitude des réponses, puisque nous ouvrons un large champ de réflexions et d’expériences. Que veut dire restituer des objets, mais aussi que veut dire restituer des archives ou des restes humains ? En ce sens le Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain de Felwine Sarr et Bénédicte Savoy constitue un socle à partir duquel on peut co-construire une diversité d’approches. Et ce qui est très important c’est le sous-titre du rapport « Vers une nouvelle éthique relationnelle ». C’est dans ce questionnement très ouvert, qui invite à repenser notre vision universaliste que s’inscrit ce cycle. Il s’agit de convoquer la diversité des bibliothèques, en incluant la bibliothèque africaine à notre réflexion, dans un dialogue des cultures et des points de vue. C’est la lecture du livre de Mamadou Diouf, L’Afrique dans le temps du monde qui m’a inspiré l’idée que penser les restitutions pouvaient signifier penser une autre définition du monde.

Le cycle s’intitule « Une autre définition du monde » — c’est une formule forte. Qu’est-ce qu’elle dit de votre ambition ?

AD. C’est une formule forte qui implique de revisiter l’histoire. Dans son discours du 28 novembre 2017, Emmanuel Macron a déclaré : « l’histoire de l’Afrique ne peut pas être seulement écrite par des spécialistes européens de l’Afrique ». Le premier travail à effectuer est de se demander qui raconte l’histoire et selon quel point de vue ? On y voit alors une autre définition du monde, à la fois passée et présente. Il ne s’agit pas de regarder uniquement vers le passé en revisitant les savoirs et les mémoires mais également de penser à l’avenir. Les restitutions ne consistent pas seulement à faire revenir des objets ; elles impliquent une recomposition des liens entre communautés, institutions et États. Le rapport Sarr-Savoy le souligne lorsqu’il mentionne que « les objets du patrimoine peuvent ainsi redéfinir et redessiner des territorialités ». La redéfinition du monde est donc à la fois historique, culturelle, géopolitique et symbolique.

Vous avez co-conçu ce cycle avec la FMSH. Comment avez-vous construit la ligne éditoriale ? Quels angles avez-vous voulu absolument couvrir ? En avez-vous mis de côté ?

VN. La discussion avec Alexandra Duperray est extrêmement riche et le projet s’est enrichi au fil de nos échanges ces derniers mois. À sa rigueur scientifique et à sa vision internationale de la recherche s’est conjuguée mon expérience de terrain, à la fois à l’international et sur le continent africain, notamment dans les pays anciennement colonisés par les puissances impériales européennes. Mais j’ai voulu également croiser d’autres sensibilités, celles des afro descendants au Brésil ou des familles juives dont les biens ont été spoliés par les nazis pendant la seconde guerre mondiale. Ainsi nous avons proposé une ligne éditoriale dont la forme me semble tout aussi importante que le fond. A l’image de tous les évènements qui se tiennent à la FMSH, nous avons opté pour des conversations, entre d’une part des spécialistes (philosophe, historien de l’art, juriste) et d’autres part des acteurs de terrain (responsables de musée, militants, ayants droits) avec bien-sûr la possibilité pour le public de la FMSH de poser des questions. Sans oublier que chaque rencontre sera filmée puis diffusée sur le Canal-U, donc accessible pour un large public francophone.

Pourquoi avoir fait appel à Valérie Nivelon ? Qu’apporte une journaliste de terrain à un cycle porté par une institution de recherche ?

AD. Valérie Nivelon est engagée sur ces questions et nous souhaitions qu’elle puisse modérer toutes les conversations et les sous-thématiques qu’inclut les restitutions pour y apporter son expertise. Son parcours, sa connaissance du terrain et de certains acteurs sont intéressants pour la FMSH puisqu’ils vont permettre une mise en lumière d’expériences vécues. Grâce à son expérience du terrain, Valérie nous aide à faire entendre des paroles qui ne sont pas toujours celles des experts ou des institutions, à porter des voix parfois moins entendues. Dans un cycle porté par une institution de recherche, la présence d’une journaliste de terrain apporte une connaissance incarnée des restitutions et permet de croiser analyse et enquête, temps long et réalités actuelles.

Et qu’est-ce que la FMSH vous apporte, à vous, dans cette collaboration ?

VN. L’occasion de co-construire un cycle sur le long terme avec des invités dont je connais bien les réflexions ou les actions et d’autres dont je suis curieuse, afin d incarner ces questions de restitutions qui sont tout sauf abstraites tant elles touchent au cœur et au corps des familles, des communautés, des identités et des constructions nationales. Mais encore une fois en ouvrant ces questions aux dialogues et aux circulations des expériences et des œuvres, ce qui est une proposition de définition possible : restituer c’est reconnaître la provenance d’une œuvre, et toute la violence de son appropriation, mais c’est aussi décider à deux (deux états) que l’œuvre rentre à la maison, ou bien qu’elle circule ou même qu’elle soit prêtée par son juste propriétaire enfin reconnu… c’est vraiment une autre façon de penser notre relation à l’autre. 

Sept séances d’avril 2026 au printemps 2027 : droit, histoire, archives, objets rituels… Comment avez-vous pensé la progression ? Y a-t-il un fil conducteur d’une séance à l’autre ?

AD. Nous avons pensé ce cycle comme un cheminement. Il s’ouvre par une interrogation sur le rôle du musée, à la fois lieu de conservation, de mise en récit et de mémoire, avant d’aborder les outils juridiques de la réparation et le rôle décisif des archives dans la reconstitution des provenances. Il se poursuit par une réflexion sur la diversité des objets concernés, de l’œuvre d’art aux restes humains, afin de montrer que toutes les restitutions ne soulèvent pas les mêmes questions symboliques, politiques et éthiques. Nous nous efforçons d’avoir une approche décentrée et souhaitons mettre en avant différents patrimoines et contextes (africain, cambodgien, brésilien…). Enfin, le cycle se tourne vers l’avenir, avec les enjeux de reconstitution des collections qui ont disparu et de coopération. Le fil conducteur d’une séance à l’autre est donc celui d’un déplacement : partir des conditions historiques de l’appropriation pour réfléchir aux formes contemporaines de justice, puis aux relations nouvelles que les restitutions rendent possibles.

Le premier travail à effectuer est de se demander qui raconte l’histoire et selon quel point de vue ? On y voit alors une autre définition du monde, à la fois passée et présente. Il ne s’agit pas de regarder uniquement vers le passé en revisitant les savoirs et les mémoires mais également de penser à l’avenir.

Alexandra Duperray, Directrice adjointe Recherche et International à la FMSH

Parmi les thèmes abordés, lequel vous tient le plus à cœur — et pourquoi ?

VN. Je ne veux pas éluder la question, mais tous les thèmes que nous allons aborder constituent les facettes d’un même sujet et c’est juste formidable de pouvoir en discuter avec autant de liberté et de diversité ! Je crois néanmoins que les retours des objets me touchent particulièrement, comme le Djidji Ayôkwé, le « tambour parleur » volé il y a cent dix ans au village d’Adjamé, devenu une commune d’Abidjan, la capitale économique ivoirienne, restitué en Février 2026 par la France à la Côte d’Ivoire lors d’une cérémonie officielle au Quai Branly. Mais aussi la requête, moins médiatisée et tout aussi essentielle, non plus d’objets mais de dépouilles. C’est notamment le combat de Corinne Toka-Devilliers, fondatrice de l’association guyanaise Moliko Alet + Po et descendante d’une femme exhibée dans le cadre des « zoos humains », afin d’obtenir la restitution de six « restes humains » identifiés comme appartenant aux peuples kali’na et arawak, actuellement conservés au Musée de l’Homme à Paris, sont des thèmes qui me tiennent éminemment à cœur car ils touchent à la définition même de notre humanité. 

À qui s’adresse ce cycle ? Faut-il être chercheur ou spécialiste pour y assister ?

AD. Ce cycle de rencontres s’adresse au plus grand nombre : nous cherchons à ouvrir les discussions et permettre au public de s’emparer du sujet, de mieux comprendre d’où viennent les objets et le patrimoine dont on parle, ce que témoigne les archives, quels sont les enjeux et les mécanismes de la restitution, pourquoi les visions peuvent diverger. Ce cycle permet de créer un espace d’information, de médiation, de dialogue à travers le partage de savoirs et de témoignages. Il n’est pas donc absolument pas nécessaire d’être spécialiste pour y assister, au contraire. L’une de mission de la FMSH est de décloisonner la recherche et de favoriser le dialogue entre chercheurs, étudiants, artistes, journalistes, société civile, diplomates, grand public, jeunes et moins jeunes etc…

Qu’espérez-vous que les participants emportent avec eux à l’issue de ces sept séances ? Quelle graine voulez-vous planter ?

VN. Avec Alexandra, nous proposons des rencontres à travers des dialogues afin de nourrir une longue conversation tout au long de 2026 et 2027. Le public y participera et l’enrichira. L’enjeu est là. Il s’agit de débattre, pas de se battre, en créant un espace d’expression et d’écoute sur un sujet éminemment politique, sensible et passionnel, en tenant à distance l’exclusion, le surplomb ou le dogme. La diversité des personnalités et des expériences sont prometteuses de séances constructives et joyeuses !  

Si vous deviez résumer ce que ce cycle dit de notre époque ?

VN & AD. Remettre l’humain au cœur de ce sujet. Les restitutions ne soulèvent pas que des questions de patrimoine matériel et de propriété : ce débat dit de notre époque qu’il est nécessaire de revisiter les récits, de revisiter nos héritages en soulevant d’autres points de vue et en apportant davantage de transparence. Ce cycle permettra de mieux interroger la provenance des objets et biens culturels, considérés comme des œuvres d’art mais qui ne le sont peut-être pas, et donc regarder le contexte de violence dans lequel ils ont été acquis, et ainsi de mettre le doigt sur les responsabilités et l’évolution des rôles de chacun. Même si la restitution ne réparera pas le passé, elle permettra une reconnaissance. De nouveaux acteurs sont entrés en jeu, particulièrement les communautés locales, qui ont le droit de choisir de montrer ou non leurs biens culturels et de quelle manière. L’enjeu est de faire des restitutions un outil de dialogue constructif et de coopération entre les peuples, à travers le partage des savoirs, la circulation des objets et les expositions itinérantes, et de rendre les procédures de remise plus claires. Pour le philosophe Souleymane Bachir Diagne, qui intervient à l’ouverture de notre cycle, la restitution n’est pas seulement un retour d’objets, mais un geste d’humanisme fondé sur la relation, la réciprocité et le devenir commun. « L’universel à inventer ensemble doit se faire depuis le pluriel du monde »

Publié le 7 avril 2026