Picasso au croisement d’un réseau d’amitiés. Regards sur les problématiques anti/post/coloniales

Rencontre | Jeudi 21 avril 2022
Jeudi
21
avril
2022
09:30
12:30

En préambule au symposium organisé conjointement par le groupe de recherches MCTM et le Museu Picasso dans le cadre du « Doctorat Picasso1 », qui aura lieu au Museu Picasso de Barcelone le 23 septembre 2022, le groupe MCTM invite Laurence Bertrand-Dorléac à interroger à nouveaux frais les termes du débat. Sous forme de conversation, cette séance est organisée par Androula Michael, Christine Chivallon et Jèssica Jaques avec :

  • Androula Michael, historienne de l’art, Université de Picardie Jules Verne
  • Christelle Lozère, historienne de l’art, Université des Antilles/LC2S
  • Emmanuel Guigon, directeur du Museu Picasso de Barcelone
  • Jèssica Jaques, philosophe et historienne de l’art , Université Autonome de Barcelone
  • Margarida Cortadella, documentaliste au Museu Picasso de Barcelone
  • avec les membres du groupe MCTM

Et avec la participation de l'artiste Barthélémy Toguo.


Comment aborder la question de l’engagement politique de Picasso en des termes nouveaux et au-delà de celui largement discuté et étudié de son adhésion au parti communiste ? Comment son réseau d’amitiés de par le monde a sensibilisé Picasso aux enjeux géopolitiques de son temps au niveau international ? Comment certaines œuvres peuvent-elles être appréhendées sous l’angle également d’une position anti-coloniale ?

Picasso avait signé le « Manifeste de la colonie espagnole » à Paris, publié le 29 décembre 1900, dans Publicidad, à Barcelone, en faveur des anarchistes emprisonnés pour leur opposition aux guerres de 1898, avec pour autres signataires ses amis, le sculpteur Josep Cardona, ainsi que Francisco de Assis Soler (avec qui il allait créer, à Madrid, la revue artistique et littéraire dont Picasso était le directeur artistique, Arte Joven2). Mais ce sont les événements de la guerre civile en Espagne, en 1936, qui ont véritablement éveillé la fibre politique de Picasso, qui, à partir de ce moment-là, se verra de plus en plus en phase avec l’histoire, pris dans un tourbillon d’événements politiques devenant une personnalité propulsée sur le devant de la scène. Défenseur de la paix, incarnant une figure d’artiste résistant pendant l’Occupation, même s’il ne l’était qu’à sa façon, Picasso s’est trouvé sollicité pour apporter son soutien financier voire simplement moral et symbolique envers des causes politiques diverses.

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© Succession Picasso 2022

Si son aide aux républicains espagnols contre le franquisme est désormais bien documenté, il reste à jeter encore plus de lumière sur son esprit foncièrement anti-fasciste, anti-colonial et anti-militariste. Étant au croisement d’un réseau de multiples relations avec des artistes, poètes, écrivains et intellectuels, tels que Breton et les surréalistes, Césaire, Lam, Senghor, Leiris, Cunard, etc, il a pu, dans leur sillage, nourrir ses connaissances sur les enjeux politiques majeurs de son temps, à savoir la politique coloniale de la France et les luttes pour l’Indépendance des pays colonisés (notamment celle de l'Algérie). Picasso avait illustré le recueil de poésies de Césaire, Corps perdu (1948), dont le portrait du frontispice représentant le Poète lauré évoqué dans le livre, a été repris pour l’affiche du 1er Congrès des écrivains et artistes noirs en 19563, ou fait en 1962 le portrait Djamila Boupacha (à la demande de Simone de Beauvoir qui préface le plaidoyer de l’avocate Gisèle Halimi en faveur de la militante algérienne) et écrit un poème pour le résistant grec Nikos Beloyannis. Quel était plus généralement le rapport de Picasso à la Caraïbe par 6personnes interposées (Breton, Leiris, Césaire, Lam), à l’Amérique Latine (Oswald de Andrade pour le Brésil ou Alejandro Obregon pour la Colombie) ou aux différents pays de l’Afrique et les luttes politiques qui les traversaient ?

Un ensemble de plus de 100 pièces envoyés à Picasso ( actuellement dans les archives du Musée National Picasso à Paris) concernant les conflits coloniaux depuis la Guerre d’Indochine et la Guerre d’Algérie,  l’Anti-appartheid movement en Afrique du Sud, et les mouvements pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis, mais aussi la dictature des colonels en Grèce, l’Union des démocrates et anti-impérialistes irakiens à l’étranger, attestent combien la figure de Picasso, artiste à la fois adulé et contesté, se trouve lié à ces enjeux politiques majeurs de son temps. Sa correspondance, notamment avec Wilfredo Lam, Aimé Césaire, Michel Leiris, André Breton, Nancy Cunard (qui avait édité la Negro Anthology en 1934) permet d’inscrire le tissu de ces multiples relations amicales dans le tourbillon de l’histoire.


Laurence Bertrand-Dorléac est historienne de l'art à Sciences Po, auteure de nombreux textes dont : Histoire de l'art. Paris 1940-1944, Publications de la Sorbonne, 1986 ; L'Art de la défaite, Seuil, 1993 ; Art of the Defeat, Getty Research Institute, 2009 ; Aux éditions Gallimard, de : L'Ordre sauvage. Violence, dépense et sacré dans l'art des années 1950-1960, 2004 ; Contre-déclin. Monet et Spengler dans les jardins de l’histoire, 2012, Pour en finir avec la nature morte, 2020. Elle a également écrit plusieurs textes sur Picasso.

Elle a participé aux commissariats de L’art en guerre, France 1938-1947, Musée d'art moderne de la Ville de Paris, 2012- Musée Guggenheim de Bilbao, 2013 ; Exils, Musées nationaux Picasso, Léger et Chagall, 2012 ; Les Désastres de la guerre. 1800-2014, Louvre-Lens, 2014 ; Artistes & Robots, Grand Palais, 2018.

Elle travaille actuellement à une exposition sur Les choses. Une histoire de la nature morte depuis la préhistoire au Musée du Louvre (octobre 2022). Elle est Président de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris.


1 http://www.bcn.cat/museupicasso/es/investigacion/doctorado-picasso.html
2 Il y a eu en tout 5 livraisons dont la première le 10 mars 1901 et la dernière le 1er juin. Voir https://arca.bnc.cat/arcabib_pro/ca/publicaciones/numeros_por_mes.do?idPublicacion=143
3 Ce Congrès a eu lieu du 19 au 22 septembre 1957 à Paris (Sorbonne- amphithéâtre Descartes) à l’initiative de l’intellectuel sénégalais installé à Paris, Alioune Diop et de la revue Présence Africaine qu’il avait créée en 1947.
Légende de l'image :
Pablo Picasso, Sueño y mentira de Franco (Songe et mensonge de Franco) (Planche II), 8 et 9 janvier 1937 et 7 juin 1937, Paris. Estampe, Épreuve Eau-forte, aquatinte au sucre et grattoir sur cuivre. IVème état. Épreuve sur papier vergé de Montval, (épreuve Sabartés, état V et final), 31,7 x 42,2 cm (planche) 38,6 x 57,5 cm (feuille), Museu Picasso, Barcelona, Acquisition 2017, MPB 115.003.3, Museu Picasso, Barcelone, Photographie Fotogasull.
© Succession Picasso 2022.
Publié le 21 avril 2022