30 novembre 2022
Les espaces de la théorie : topologies et expériences de la pensée

Séminaire International de Sémiotique à Paris | Mercredi 30 novembre 2022

Deuxième séance du Séminaire International de Sémiotique à Paris 2022-2023

Intervenants :

  • Denis Bertrand (Université Paris 8)
    Pourquoi parle-t-on de structures profondes ? Réflexions topologiques « autour » du parcours génératif

Chaque période de la sémiotique, à travers l’un et l’autre de ses courants majeurs, a connu son modèle spatial emblématique, véritable signature épistémique : carré, hexagone, cercle, strates feuilletées, ellipse, aile de papillon, courbes entre abscisse et ordonnée, spirales, bulles, sphères, ... Le sémanticien Bernard Pottier, on s’en souvient, s’était intéressé le premier à cette sténographie plastique en quête de formalisation topologique : la schématisation était le garant d’une visée scientifique.

On s’intéressera ici à l’une des représentations les plus largement répandues : celle des niveaux entre surface et profondeur. Si la linguistique générative et la sémiotique greimassienne à sa suite, mais dans une autre perspective, ont popularisé le schéma des structures profondes opposables aux structures de surface, elles n’ont fait que prolonger un dispositif spatial qui était transversal à bien d’autres disciplines : sens immanent et sens transcendant en théologie ; sens littéral, sens caché en herméneutique ; contenu manifeste, contenu latent en psychanalyse ; saillance, prégnance en morpho-dynamique... En littérature aussi, comme on a eu l’occasion de le montrer à propos de Zola, tout un univers figuratif se déploie, en vingt romans, autour de cette seule arborescence.

En recherchant les raisons possibles d’un motif aussi « obsédant », notre exploration de cette modélisation spatiale commencera par interroger à nouveau l’hypothèse localiste, qui postule la spatialisation comme une isotopie sémantique première et modelante, se présentant comme un signifiant disponible pour la formation des contenus non spatiaux (cf. les métaphores spatiales “we live by”). La catachrèse spatiale régirait la formation du langage. Il suffit d’observer notre propre texte ici : « répandu », « perspective », « prolonger », « transversal », « exploration »... sans compter les innombrables « racines » spatiales qui « parsèment » la formation de nos morphèmes.

On reviendra alors sur le parcours génératif de la signification pour tenter de comprendre les raisons de son succès pédagogique et de son insuccès scientifique. On reprendra le travail historique autrefois mené sur les processus et procédures de conversion (cf. J. Petitot, 1982, in Actes sémiotiques, Bulletin, V, 24, 1982) qui assurent le passage d’un niveau à l’autre. Transformant le statisme des niveaux en dynamisme des infiltrations et des échanges, les strates opèrent comme des filtres à mailles progressives : les très grosses mailles des structures profondes s’affinant peu à peu pour ne plus laisser passer, en surface que les sèmes à mailles fines. Une nouvelle figure spatiale fait alors son apparition, la densité sémique, et la syntagmatique du parcours l’emporte sur la paradigmatique des niveaux.

C’est donc pour finir ce mot « parcours » qui nous arrêtera, avec la mouvance indéterminée et sans bord qui lui est inhérente.

Détails

Séminaire

Mercredi 30 novembre 2022
13h45 - 17h

Maison Suger | 16-18 rue Suger, Paris 6

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  • Jacques Fontanille (Université de Limoges)
    Synthèse théorique et forme topologique intégrative chez Kalevi Kull

Les théories sémiotiques, comme bien d’autres mais plus systématiquement que la plupart, donnent une forme topologique à leur armature conceptuelle, et/ou à leur méthode d’analyse et d’explication. Mieux qu’une présentation verbale peu intuitive, ces topologies permettent de visualiser les relations internes entre les concepts, et de caractériser les opérations que portent ces relations. C’est ainsi que l’on peut visualiser des hiérarchies, des englobements, des réseaux de modules, des conversions, des traductions-transpositions, des parcours linéaires ou cycliques, etc. Depuis plus de 20 ans, Kalevi Kull exploite et développe un modèle topologique qui fait la synthèse des concepts d'Umvelt, de Sémiosphère et de Niche écologique. Cette topologie n'est pas constituée de niveaux empilés, mais de zones concentriques. En outre, il définit ce qui se passe dans cette topologie en termes de traduction (comme chez Lotman, ou Fabbri, mais aussi chez Law, Callon et Latour, entre les nœuds de l’acteur-réseau).

Cette étude consistera en une présentation, à partir des synthèses de Kalevi Kull, de la genèse d’un modèle topologique « concentrique et traductif ».

La forme topologique choisie ne détermine pas exclusivement la nature des opérations. Chez Coquet, par exemple, les instances sont disposées dans une topologie centrée (potentiellement en zones concentriques), mais les opérations qu’elle porte ne sont pas des traductions : ce sont des phases de processus d’objectivation et de subjectivation. Chez Rastier, la topologie est un réseau de modules, mais les opérations entre modules sont (volontairement) faiblement caractérisées. Dans la « sémio-sociologie » de Latour, les opérations sont des traductions, mais la topologie est celle d’un réseau sans hiérarchie. Quant au parcours génératif de Greimas, dont les opérations devraient être des « conversions », chacune apportant une complexification et une densification des articulations pertinentes, il pourrait être traité lui aussi comme un modèle de « traduction-reformulation » (entre niveaux). Mais ni les conversions ni les traductions ne suffisent à rendre compte du rôle de l’énonciation, dans le passage entre le niveau sémionarratif et le niveau discursif. L’étude consacrée à Kalevi Kull s’efforcera donc en particulier d’apprécier, dans la projection de sa conception sémiotique dans un espace de présentation visuelle, les congruences et incongruences entre forme topologique et opérations.


 

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