Prix Mattei Dogan | Entretien avec Jiawen Sun, lauréate 2021

Corps et politique dans la Chine contemporaine. Sociologie de la souffrance parmi les anciens jeunes instruits envoyés dans les fermes militaires pendant la Révolution culturelle

Le prix d'histoire sociale de la Fondation Mattei Dogan et de la FMSH récompense chaque année une thèse de doctorat traitant d'un sujet d'histoire sociale. Jiawen Sun (Centre d'études sur la Chine moderne et contemporaine / École des Hautes Études en Sciences Sociales) est, aux côtés de Thibault Bechini, la lauréate de l'édition 2021. Elle a répondu à nos questions sur son parcours de sociologue et sur ses recherches consacrées aux anciens jeunes instruits contraints de rejoindre des fermes militaires de la Chine rurale pendant la Révolution culturelle. Elle revient ici sur son travail autour des membres de cette "génération perdue", selon l'expression du sinologue Michel Bonnin, et sur leur rapport au corps et à la douleur. Cet entretien fait partie de la série Acteurs et actrices de la recherche qui met en avant le travail de jeunes chercheurs et chercheuses soutenu.e.s par la FMSH.

 

  • Pouvez-vous nous présenter votre parcours et votre institution de rattachement ?

Dès mon plus jeune âge, j’ai montré un talent et des capacités en mathématiques et en sciences naturelles, donc après l’examen d’entrée à l’université, j’ai intégré le Département de mathématiques de l’Université de Zhejiang, qui est l’un des meilleurs départements de mathématiques de Chine. Lors de ma dernière année à l’université, j’ai réalisé que j’étais attirée par les sciences sociales et humaines afin de comprendre davantage la société humaine et les mécanismes et les normes qui la régissent. Ainsi, après avoir obtenu mon diplôme de premier cycle, j’ai choisi d’être recommandée (dispensée d’examen) au Département de sociologie de l’Université normale de la Chine de l’Est (ECNU) à Shanghai pour y étudier en vue d’une maîtrise.

La sociologie m’a appris à comprendre ce qui se passe autour de nous sous un autre angle. Pendant mes études de maîtrise, j’ai commencé à m’intéresser à l’étude des jeunes instruits. Un tel choix d’objet de recherche est suffisamment évident pour un sociologue débutant : mon père était un ancien jeune instruit, j’ai donc toujours été très familière avec ce groupe. Mon mémoire portait sur l’étude sociologique de la narration de douleur dans l’histoire orale des jeunes instruits de la ferme forestière de Daxing’anling et a été approuvée à l’unanimité par le comité de soutenance. Cela a renforcé ma détermination à poursuivre mes études dans le domaine de la sociologie. C’est également au cours de mes études à l’ECNU que j’ai appris le français comme deuxième langue étrangère, que j’ai réussi les examens et obtenu les qualifications linguistiques pour étudier pour un doctorat en France.

Heureusement pour moi, au cours de ma dernière année à l’ECNU, mon futur directeur de thèse, le professeur Michel BONNIN, est venu à Shanghai pour une visite. Le professeur BONNIN est l’un des plus grands spécialistes mondiaux de l’étude du mouvement des jeunes instruits en Chine, et j’ai d’ailleurs fait référence à son travail pour mon mémoire de maîtrise. La directrice de mon mémoire lui a recommandé mes recherches, alors Monsieur BONNIN a accepté de superviser ma thèse de doctorat. Après mon arrivée en France, je me suis inscrite au Centre d’études sur la Chine moderne et contemporaine (CECMC) de l’EHESS pour commencer ma carrière de doctorante. Tout au long de mon doctorat, le CECMC m’a fourni un excellent environnement et des ressources académiques et m’a apporté beaucoup d’aide et de soutien. En décembre 2020, j’ai soutenu ma thèse et obtenu mon doctorat en sociologie de l’EHESS. Je suis actuellement membre associée du CECMC, traductrice indépendante (français/anglais/chinois), et je participe à la rédaction de certaines revues académiques.

 

  • Pouvez-vous nous présenter brièvement votre thèse récompensée, « Corps et politique dans la Chine contemporaine. Sociologie de la souffrance parmi les anciens jeunes instruits envoyés dans les fermes militaires pendant la Révolution culturelle » ?

Je pense que je devrais d’abord introduire le Mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne (litt. « Mouvement Monter à la montagne et descendre à la campagne ») en Chine. Il s’agissait d’un mouvement d’immigration forcée ayant eu lieu à l’époque de Mao Zedong qui a duré plus de 20 ans (1953-1980) et a complètement changé la trajectoire de vie d’environ 20 millions de jeunes citadins, que l’on nomme les jeunes instruits. Le lancement de ce mouvement impliquait des motivations politiques, économiques, culturelles et militaires particulières. Le processus de socialisation de toute une génération a été affecté à des degrés divers pendant ce mouvement. Un certain nombre de jeunes instruits n’avaient que 16 ans lorsqu’ils ont été envoyés à la campagne. Ils n’avaient aucune expérience de la vie rurale et devaient souvent faire face à des difficultés et des abus de la part de leurs dirigeants. Ils ont donc connu de nombreuses épreuves, et certains jeunes instruits ont même été blessés, handicapés ou ont même perdu la vie.

Génération perdue, Michel BonninLes tenants et aboutissants de ce mouvement sont décrits en détail dans l’ouvrage Génération perdue du professeur BONNIN. Dans cette thèse, en revanche, je m’intéresse plutôt aux conséquences contemporaines de ce mouvement social de l’ère Mao, c’est-à-dire à l’examen de l’impact de ce mouvement sur la génération des jeunes instruits dans une perspective du parcours de vie. Le point de départ de mes recherches découle d’un simple détail : avant d’entamer mon doctorat, j’ai remarqué, par hasard, que lorsque les jeunes instruits (actuellement âgés de 65 à 70 ans) décrivent leurs maladies et douleurs, ils ont tendance à attribuer les racines de ces troubles à leur expérience de participation au « Mouvement Monter à la montagne et descendre à la campagne » (par exemple, avoir été blessé au travail ou au surmenage enduré à l’époque). En fait, les causes de la maladie et de la douleur des personnes âgées sont souvent multiples et, d’un point de vue médical, il n’est pas toujours certain qu’elles soient directement liées à leurs expériences de jeunesse. Cependant, pour les jeunes instruits, en tant que narrateurs, cette manière unique d’interpréter la douleur signifie qu’ils souhaitent exprimer certaines émotions et revendications obscures à travers leur récit de la maladie. En tant que « génération perdue » ayant subi des traumatismes mentaux et corporels ainsi que plusieurs privations de valeurs, les jeunes instruits espèrent vivement que leur dévouement et leur sacrifice seront reconnus par les autorités et la société. Mais l’espoir d’y parvenir semble de plus en plus mince en Chine aujourd’hui.

En examinant les parcours de vie de la génération des jeunes instruits, j’essaie d’illustrer la production de la douleur corporelle et du traumatisme dans la Chine contemporaine ainsi que leurs racines historiques, sociales et politiques, et de construire un paradigme de recherche, unique en son genre, sur la souffrance subie par les jeunes instruits. En outre, aujourd’hui, l’histoire de l’ère maoïste apparaît comme un passé très « lointain » et est souvent menacée par une amnésie structurelle et des récits pour construire un « non-événement ». Ainsi, j’espère pouvoir assumer le « devoir de mémoire » des contemporains, même si ce n’est qu’à mon humble niveau.

 

  • Dans quel contexte avez-vous décidé de poser votre candidature pour ce prix ?

J’ai soutenu ma thèse en décembre 2020, au cours de laquelle les membres du jury de soutenance se sont montrés positifs à l’égard de mes recherches et m’ont encouragé à postuler pour divers prix de thèse. C’est à peu près à ce moment-là que j’ai lu dans la Lettre hebdomadaire des Carnets du Centre Chine du CECMC l’appel 2021 du prix d’Histoire sociale, attribué conjointement par la Fondation Mattei Dogan et la Fondation Maison des sciences de l’homme. De plus, j’ai également constaté qu’une des places du prix était réservée aux études interculturelles. J’ai estimé que mes recherches sur la sociologie de la souffrance parmi la génération des jeunes instruits respectaient ce sujet du prix d’Histoire sociale, j’ai donc décidé de postuler pour ce prix. Une autre raison est que depuis que j’ai commencé mes études de doctorat à l’EHESS, j’ai découvert que la FMSH était une institution ouverte, diversifiée et inclusive qui fournit activement diverses aides à la recherche multiculturelle. Ainsi, si j’avais la chance de voir mes recherches reconnues par le Prix de thèse attribué par la FMSH, ce serait un grand encouragement pour moi.

 

  • Le contexte difficile de l’année 2020 a-t-il eu un impact sur votre recherche ?

Personnellement, la situation sanitaire en 2020 ne m’a pas beaucoup dérangée dans mon travail. En effet, les deux parties les plus importantes de ma recherche, à savoir le travail sur le terrain et la collecte de documents historiques pertinents, ont été achevées avant l’apparition de l’épidémie. Depuis le second semestre 2019, je me suis consacrée à la rédaction de ma thèse. De plus, en raison de l’épidémie, de nombreuses bases de données académiques ont ouvert l’accès à la navigation ou au téléchargement, de sorte que je peux facilement accéder à la littérature universitaire dont j’ai besoin dans le confort de mon foyer.

J’avais cependant initialement prévu de retourner en Chine après la soutenance afin de mener une série d’enquêtes sur le terrain pour des recherches de suivi, qui semble encore devoir être reportée. En effet, les contrôles des compagnies aériennes provoqués par l’épidémie ont retardé mon retour sur le terrain, une situation délicate pour une sociologue étudiant la société chinoise contemporaine. Ce qui me rend quelque peu anxieuse, c’est que la génération des jeunes instruits, en tant que témoins de la politique de l’ère Mao, a progressivement vieilli. J’ai donc voulu recueillir autant de histoires orales et de souvenirs de cette génération que possible, quand je le pouvais. Je pense qu’ils constitueront un atout très précieux non seulement pour moi personnellement, mais aussi pour les futurs chercheurs qui étudient l’ère maoïste en Chine.

Une maison au toit de chaume où vivent des jeunes instruits du Corps de production et de construction du Yunnan © SUN Jiawen

 

  • Que vous permettra le prix d’histoire sociale Mattei Dogan ?

Pour moi, l’obtention de ce prix signifie tout d’abord que mes recherches ont été reconnues par la communauté académique française (en particulier par les chercheurs en sciences sociales autres que les chercheurs en sinologie), et cela me donne plus de confiance. Depuis que je suis arrivée en France et que j’ai rejoint le CECMC, j’ai commencé à travailler avec l’un des meilleurs groupes de sinologues de France. Cependant, avant de recevoir ce prix, je n’ai jamais eu beaucoup d’occasions de présenter mes recherches à des chercheurs dans d’autres domaines connexes. En fait, lorsque j’ai conçu l’idée de construire une sociologie de la souffrance parmi la génération des jeunes instruits en Chine, j’ai réalisé qu’il existe des sentiments qui résonnent pour toutes les sociétés et cultures, tels que la douleur, le traumatisme, la nostalgie, la tristesse, etc. L’une de mes ambitions est donc d’enquêter, d’analyser et de comprendre l’histoire de la souffrance dans un cadre plus large, afin que la souffrance des Chinois à l’époque de Mao fasse partie de la souffrance de l’humanité dans son ensemble. Combiner les théories académiques de l’Occident avec les conditions spécifiques de la société chinoise et en tirer des conclusions convaincantes n’est pas une tâche facile. Le fait que ma thèse ait pu être reconnue par le jury du prix d’Histoire sociale prouve que je suis sur le bon chemin. En outre, après avoir reçu ce prix, je pense que j’aurai davantage d’occasions de présenter mes recherches et le Mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne en Chine à un public plus large, ce qui, je l’espère, rendra cette « génération perdue » plus visible.

Plusieurs jeunes instruites pendant la guerre sino-vietnamienne (17 février-16 mars 1979) © SUN Jiawen

 

  • L’obtention de ce prix est-elle déterminante pour la poursuite de votre projet de recherche ?

J’avais décidé depuis longtemps de poursuivre mes recherches sur la génération des jeunes instruits et l’héritage contemporain de la politique de l’ère Mao, mais il est indéniable que le prix m’a objectivement apporté un grand encouragement et un grand soutien. Ce prix sera une « lettre de recommandation » très efficace pour mes prochains travaux académiques, qu’il s’agisse de publier ma thèse de doctorat ou de postuler pour des projets de recherche. Par conséquent, je suis très reconnaissante à la Fondation Mattei Dogan et la FMSH de m’avoir attribué ce prix. Par ailleurs, je tiens également à exprimer ma gratitude aux membres du jury du prix, dont la reconnaissance est un encouragement très important pour moi.

Un jeune instruit abat un grand arbre dans la forêt tropicale de la province du Yunnan, où lui et ses camarades planteront plus tard des hévéas. © SUN Jiawen

 

Jiawen SUN

Docteure - Membre associée
Centre d'études sur la Chine moderne et contemporaine (CECMC)
École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS)

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Mis à jour le
21 juin 2021
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