01 février 2023
Qu'est-ce qu'une maison des sciences de l'homme ? Pour une histoire de la FMSH (1963-2023)

Journée d'étude | Mercredi 1er février 2023

Fondée en 1963, la Fondation Maison des sciences de l'homme (FMSH) est un objet institutionnel et intellectuel singulier qui mérite l'attention des chercheurs en sciences humaines et sociales. Revendiquant le modèle de la Fondation nationale des sciences politiques, promue par des fondations philanthropiques étatsuniennes, financée notamment par l'État français, elle est au moins autant révélatrice des dynamiques institutionnelles et savantes françaises que de l'importation et l'acclimatation de modèles étrangers.

L'objectif de cette journée d'étude est de contribuer à en écrire l'histoire. Il s'agit non seulement d'avoir une vision plus complexe de l'institution et de ses politiques de recherche au cours des soixante dernières années, mais aussi de mieux explorer, par ce biais, l'espace concurrentiel des institutions savantes parisiennes et françaises sur cette période.

Quelles pratiques et politiques de recherche recouvre en 1963 le syntagme « sciences de l'homme » alors que les facultés de lettres viennent de se renommer facultés de « lettres et sciences humaines » (1958) et que l'École pratique des hautes études s'est dotée d'une sixième section consacrée aux « sciences économiques et sociales » (1947) ? Le rapport à « l'international », central dans cette institution, mérite lui aussi d'être historicisé : quelles « aires culturelles » (pour reprendre le vocabulaire promu par l'un de ses fondateurs, Clemens Heller) furent prioritairement investiguées ? Des modèles ou des contre-modèles étrangers furent-ils revendiqués ? Comment cette vision et pratique du monde s'est-elle transformée au cours d'un demi-siècle où les relations internationales se sont tellement modifiées ?

La Fondation Maison des Sciences de l'Homme offre ainsi un merveilleux terrain pour mettre en œuvre une histoire conjointement institutionnelle et intellectuelle des pratiques savantes.

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Cet événement est labellisé par la FMSH dans le cadre de la célébration des ses 60 ans.


Programme

9h30-10h
Accueil et introduction
Flore GUBERT (Vice-présidente du directoire de la FMSH)
Gwenaëlle LIEPPE (Directrice de la Maison Suger)
Marcia Consolim (Université fédérale de São Paulo) et Wolf Feuerhahn (CNRS)

 

10h-12h30
Présidence : Brigitte Gaiti (Paris 1, CESSP)

Ludovic Tournès (Université de Genève)
« Provincialiser la maison des sciences de l’homme : réflexions sur l’internationalisation et l’institutionnalisation des sciences sociales (1920-1970) »

L’histoire du processus de fédération des sciences sociales en France en général, et de la naissance de la Maison des Sciences de l’Homme en particulier, étant désormais bien connue, cette présentation fera un pas de côté en se penchant sur le problème de l’institutionnalisation des sciences sociales en tant que collectif disciplinaire entre l’immédiat après Première guerre mondiale et la fin des années 1960. Elle s’appuiera sur le matériau empirique constitué par une base de données mondiale des boursiers de la fondation Rockefeller élaborée dans le cadre du projet collectif « Rockefeller fellows as heralds of globalisation » (2018-2022) coordonné par Ludovic Tournès (Université de Genève), Thomas David (Université de Lausanne) et Davide Rodogno (IHEID). Pour autant, il ne s’agira pas de se limiter au prisme états-unien mais d’élaborer quelques hypothèses relatives à l’existence même – ou non – de cette collectivité intitulée « sciences sociales » et sur son degré d’institutionnalisation.

Serge Benest (Department of Economic History, Institutions and Policy and World Economy (Universitat de Barcelona) et Centre de Sociologie des Organisations (SciencesPo)
« La création de la FMSH à la lumière de l’absence d’une politique pour les sciences sociales »

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la France entame une période de reconstruction : le pays ambitionne de se « moderniser » grâce à une planification concertée entre l’administration, les syndicats et le patronat. Alors qu’une attention est portée à la formation des fonctionnaires et à l’éducation, la recherche – académique ou non – est la grande absente des premiers plans. Pourtant, le retour d’exil de certains chercheurs français – notamment, les chercheurs de l’Ecole Libre des Hautes Etudes à la New School de New York – avait renforcé́ le sentiment datant de l’entre-deux- guerres d’un retard du monde académique français et en particulier des sciences sociales. Les différentes tentatives des chercheurs en sciences sociales d’alerter les pouvoirs publics de l’importance de leurs travaux ainsi que l’éphémère secrétariat d’Etat à la recherche (1954), les colloque de Caen (1956) puis de Grenoble (1957) n’amenderont pas l’absence d’une politique pour les sciences sociales en France dans les premières décennies d’après-guerre. Nous verrons alors que la création de la FMSH est la résultante de cette absence de politique pour les sciences sociales qui confronte la volonté́ et l’ambition des chercheurs en sciences sociales.

Marcel Fournier, Département de sociologie, Université de Montréal.
« Écrire l’histoire de la Fondation de la Maison des sciences de l’homme (FMSH), 1963-2005. »

Écrire l’histoire d’une institution est une tâche complexe : toute institution a, pour reprendre l’expression de Fernand Braudel, une « mentalité » ; elle a aussi une matérialité (bâtiments, équipements, livres) et évidemment une organisation qui encadre des décisions et des actions. La démarche que j’ai adoptée est double, à la fois historique par l’établissement d’une chronologie et de périodes et par l’identification des acteurs-actrices qui, avec leurs habitus, leurs capitaux et leurs relations, ont marqué l’histoire de la FMSH, et sociologique, par la prise en compte des structures, en particulier du champ intellectuel et universitaire dans lesquels s’est inscrite une institution, certes marginale et atypique, mais combien innovatrice. Faire l’histoire d’une institution telle la FMSH c’est d’abord se plonger dans les archives et dépouiller une multitude de documents. C’est aussi mener de nombreuses entrevues avec les acteurs-actrices de cette histoire qui forment une grande famille : la MSH est leur « Maison ». 

 

12h30-14h
Déjeuner

 

14h-16h30
Présidence : Maurice Aymard (EHESS, CRH)

Olivier Orain (CNRS, Géographie-Cités, EHGO)
« La valse des étiquettes : quelques réflexions sur les manières de grouper et de différencier les "sciences humaines" et les "sciences sociales" dans la France des années 1944-1970 »

La Maison des sciences de l’homme et la Fondation du même nom ont vu le jour en 1963 à l’issue de nombreuses tractations dont l’histoire est relativement connue depuis les travaux de Brigitte Mazon (1988), Giuliana Gemelli (1995) et Ludovic Tournès (2011). Pourtant, peu d’enquêtes se sont spécifiquement penchées sur les différentes étiquettes (hyperonymiques) qui ont été alors promues, défendues, contestées, etc., et plus largement sur la question des catégorisations qui avaient alors cours. Pourtant, le choix final de « sciences de l’homme » n’était sans doute pas le plus évident, eu égard aux acteurs concernés et aux choix des institutions alors chargées de penser/classer cet ensemble de disciplines et de savoirs. Le propos de cette communication est justement de revenir sur l’ensemble des choix faits dans les politiques scientifiques françaises de l’après-guerre et des débats qui les ont précédés, accompagnés ou suivis. Les années 1944-45 ouvrent justement une période où l’État adopte, pour une vingtaine d’années, le label « sciences humaines » comme cadre global de sa politique de développement et de soutien parcimonieux à ce domaine du savoir, moment d’homogénéisation provisoire lié à un « modernisme » relatif et à une volonté —sans doute — d’œcuménisme (Reubi, 2020). Pour autant, cette politique se fit en dialogue avec des interlocuteurs qui avaient d’autres cadrages : pour les Fondations américaines, les « sciences sociales » étaient bien plus significatives, tandis que certains acteurs français pouvaient parier sur la promesse qu’elles incarnaient, rêve américain ou héritage des années d’entre-deux-guerres. On s’interrogera aussi chemin faisant sur le sens et sur la vocation des hyperonymes, mais aussi et surtout sur leur fluctuation dans le temps et selon les groupes et individus.

Laurent Jeanpierre (Université Paris 1, CESSP) 
« Fondations et refondations des sciences de l’homme et de la société en France à la fin de la seconde guerre mondiale »

Les conditions de la reconstruction des sciences sociales en France après la fin de la Deuxième Guerre mondiale sont aujourd’hui assez bien connues grâce notamment aux travaux de Brigitte Mazon et Ludovic Tournès. Nous les revisiterons à la lumière du rôle tenu, dans ce moment historique, par certains des émigrés français aux États-Unis entre 1940 et 1945 (Pierre Auger, Claude Lévi-Strauss, Étienne Dennery, Georges Gurvitch, en particulier) et des débats autour de la fin de l’École libre des hautes études de New York. On reviendra par-là sur l’état institutionnel des SHS à cette période et sur le mode d’action des fondations philanthropiques nord-américaines comme la Fondation Rockefeller.

Ioana Popa (CNRS, Institut des Sciences sociales du politique, UMR 7220) 
« Des projets enchevêtrés ? Les prémices de la MSH et les études sur les "aires culturelles" »

Cette communication entend interroger l’association et les chevauchements partiels – qui ont pu être présentés comme allant de soi – entre deux projets scientifiques et institutionnels : la MSH et les études sur les aires dites « culturelles », telles qu’elles sont institutionnalisées à travers notamment la Division des Aires culturelles de la 6e Section de l’EPHE. L’amorce de ces projets est en effet quasi-simultanée (même si les temporalités de leur mise en œuvre proprement dite sont distinctes). Ils sont par ailleurs portés par des acteurs individuels identiques ou proches, adossés à des dynamiques institutionnelles et à des visées scientifiques qui se veulent convergentes, enfin, ils sont soutenus financièrement par des fondations philanthropiques américaines. Il s’agira cependant d’aller au-delà de ces affinités, en interrogeant aussi les voies distinctes empruntées par ces projets, a fortiori compte tenu de leurs redéfinitions successives et de la configuration plus large d’acteurs impliqués. Certains de ces derniers œuvrent en effet aussi sur le terrain des « aires culturelles », des études sur des espaces étrangers et/ou des relations internationales, à l’instar de l’IEP-la FNSP (et en particulier, du CERI) et des Langues O. La communication interrogera donc à la fois le contenu d’une « symbiose » et les contours d’un espace différencié de producteurs de savoirs sur les aires dites « culturelles », qui sont par ailleurs impliqués dans l’amorce de la MSH.

 

16h30-17h
Pause-café

 

17h-18h40
Présidence : Hinnerk Bruhns (CNRS, CRH)

Christophe Charle (Université Paris 1, IHMC) 
« Comment construire une "Maison des sciences de l’homme virtuelle" : Pierre Bourdieu et le projet liber, heurs et malheurs d’un projet transnational et transdisciplinaire (1985-1998) »

Créer un espace intellectuel européen a été une utopie récurrente à divers moments de l'histoire européenne depuis la république des lettres des humanistes jusqu'aux congrès d'écrivains et d'intellectuels de l'entre-deux-guerres. La revue Liber, fondée par Pierre Bourdieu en 1989, avec le soutien de grands quotidiens (Le Monde, la FAZ, l'Indice, le TLS, El Païs), puis reprise sous forme plus modeste de supplément à la revue Actes de la recherche en sciences sociales en est un des derniers exemples. A partir du dépouillement des dossiers des archives du fonds Pierre Bourdieu et l'analyse des thématiques présentes dans cette revue, on en retracera la genèse, les développements et les implications en relation avec la conjoncture politique et intellectuelle des années 1990, au moment où le rôle public du fondateur s'affirme au plan national et international tout comme son positionnement critique face aux dérives de la sphère médiatique.

Baptiste Billaud (CNRS, Humathèque du Campus Condorcet), Julie Lauvernier
« Pour un premier état exploratoire des fonds d’archives de la Fondation Maison des sciences de l’homme (FMSH). Réseaux, recherche et transversalité »

Si les archives de la Fondation Maison des Sciences de l’Homme n’avaient pas fait l’objet, depuis sa création en 1963, d’une politique de gestion globale, il a s’agit de constituer, entre 2011 et 2019, un ensemble documentaire cohérent, en relation avec la Bibliothèque de la Fondation, à partir de fonds d’archives institutionnel, scientifique (revues et programmes de recherche) et de chercheurs. Seules les archives dites "scientifiques" et les fonds de chercheurs légués à la fondation ont rejoint l'Humathèque Condorcet en 2021. Malgré leur hétérogénéité, leurs contextes de collecte, leur choix de rapprochement illustrent les spécificités du positionnement d'une institution à la fois singulière et fédératrice dans la construction des sciences humaines et sociales, en France, au cours de la seconde moitié du 20e siècle. A travers un premier état des "fonds" en dépôt à l'Humathèque Condorcet, il s'agira de faire surgir les liens entre ces ensembles documentaires, ces fonds, les chercheurs, tout en prenant en compte l'empreinte rémanente des autres établissements fondateurs des sciences humaines et sociales en France, afin de saisir les modalités d'une mécanique de l'internationalisation de la recherche en sciences humaines et sociales, ainsi que la construction d'une histoire des savoirs et pratiques savantes.

 

18h40-19h
Clôture : Hélène Velasco-Graciet (Présidente du directoire de la FMSH)

 

19h
Réception à la Maison Suger


Détails

Journée d'étude

Mercredi 1er février 2023
9h30-19h

Maison Suger, 16 rue Suger, Paris 6

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Organisateurs :

Marcia Consolim (Universidade Federal de São Paulo (UNIFESP), FMSH)
Wolf Feuerhahn (CNRS, Centre Koyré)

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