Compter les migrants

12 mars | Journée d'études organisée par « Chiffrer et déchiffrer les empires »
Jeudi
12
mars
2026
09:30
17:00
Séminaire Chiffrer et déchiffrer les empires, XVIII-XXIe siècles
© ARVD73

Compter c’est concevoir, écrivait Alain Desrosières. Compter les migrants signifie d’abord les définir, construire une catégorie statistique qui distingue le « nous / nationaux » des « autres / étrangers ». Cette journée entend interroger les finalités de cette mise en nombre : s’agit-il de compter pour contrôler, pour stigmatiser, pour exclure ou marginaliser ou bien pour mieux intégrer ?  Qui et dans quelle mesure ce nombre va-t-il inquiéter ou rassurer ?

Cinq communications abordent cette mise en nombre dans des configuration politiques et géographiques distinctes pour tenter de déconstruire la catégorie « migrants » et d’en analyser les implications.

La journée est inscrite dans le cycle des séminaires « Chiffrer et déchiffrer les empires » organisé à la Maison Suger depuis 2024. Elle bénéficie du soutien du Programme CNRS « FRontières de PaPiers : Exclure par les chiffres » (FRAPPE) qui finance le séjour en France de Chikouna Cissé, maître de conférences en histoire contemporaine à l'université Houphouët-Boigny d’Abidjan (Côte d’Ivoire). Dans les deux cas, il s’agit de réexaminer à bas bruit les frontières de papiers limitant les circulations des personnes au nom de critères plus ou moins contestables et arbitraires. Cette journée permettra aussi de préciser l’impact de la colonisation dans la fabrication de la catégorie « étranger ».

Programme

9h30-10h
Accueil et introduction

Béatrice Touchelay (Université de Lille) & Emmanuelle Sibeud (Université Paris 8)

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10h-11h

« Les répertoires "indigènes" de contournement du chiffrage colonial en AOF (fin XIXe siècle-début XXe siècle) »

Chikouna Cissé, MCF histoire, Université HouphouëtBoigny, Abidjan, Côte d'ivoire

Cette présentation examine le problème des structures profondes d’une société cherchant à survivre en contexte de domination étrangère, en opposant des réalités culturelles et sociales séculaires au déploiement d’une culture politique et économique d’empire. La figure du potentat colonial, notion qu’Achille Mbembe emprunte à Frantz Fanon, apparaît loin de constituer une structure omnipotente. La trame globale de l’analyse repose sur l’appropriation de la notion d’agency développée par Anthony Giddens et Edward Palmer Thompson afin de caractériser une capacité de résilience et un pouvoir d’invention d’une société dite « indigène » face à l’ordre colonial, sans céder au piège de la négation de la domination signalé par Jérôme Vidal. Une telle perspective rejoint, du point de vue du projet subalterniste indien inspiré par Ranajit Guha, l’ambition d’une histoire par le bas consacrée aux résistances des populations colonisées. L’histoire institutionnalisante, selon l’expression d’Isabelle Ohayon, se trouve ainsi secondée par un courant envisageant le pouvoir impérial à partir des acteurs, mettant en lumière des logiques vernaculaires. L’examen des résistances africaines à l’ordre colonial français montre que ces résistances ne se réduisent pas à des projets armés. La corporation marchande des Jula et certaines formes de légitimité traditionnelle africaine offrent un terrain privilégié pour une telle lecture à rebours.

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11h-12h 

« Compter les étudiant·es d’Asie coloniale. Enjeux méthodologiques et pratiques d’une histoire des mobilités étudiantes (trans) impériales (1ère moitié du XXe siècle) »

Sara Legrandjacques, Sorbonne Université – Membre associée IHMC

Cette communication examine les enjeux pratiques et méthodologiques associés au décompte des étudiant·es originaires d’Asie coloniale, plus particulièrement d’Indochine française et d’Inde britannique, au cours de la première moitié du XXe siècle. L’affirmation d’un enseignement supérieur colonial en Asie française et britannique au début de ce siècle, incluant des mobilités impériales et internationales, place l’écriture d’une histoire des étudiant·es face au caractère partiel et fragmenté des sources disponibles. Les tentatives d’encadrement mises en place par les pouvoirs publics donnent principalement à voir les étudiant·es bénéficiaires de bourses, minoritaires au sein des cohortes estudiantines. Cette limite du contrôle met en évidence l’agentivité des candidat·es au diplôme dans la construction des parcours universitaires, y compris des stratégies d’évitement, tout en révélant des défis archivistiques majeurs pour l’enquête historique. Ces contraintes conduisent à privilégier des méthodes d’investigation fondées sur le croisement de fonds variés associant archives gouvernementales, universitaires et privées. L’hétérogénéité des contenus et des modes de conservation, souvent aléatoires, constitue à son tour un enjeu central pour l’élaboration d’une histoire des mobilités étudiantes (trans)impériales.

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12h-13h

« Compter les migrants à la préfecture de police de Paris, entre objectifs de fichage et régularisations (années 1890-1930) »

Roxane Bonnardel-Mira, chercheuse postdoctorale, Université de Padoue

À partir de 1888, les étrangers se trouvent soumis à l’obligation de déclaration en mairie de résidence, puis, à partir de 1917, à l’obtention d’une carte d’identité conditionnant la légalité du séjour en France. La création de nouveaux documents d’identité s’inscrit dans une volonté de localisation et de connaissance des étrangers présents sur le territoire français, associée à un objectif de sélection distinguant les migrants autorisés de ceux déclarés en « situation irrégulière ». La presse généraliste, les démographes et l’administration des migrations considèrent qu’un nombre important d’étrangers échappe à la nouvelle législation. Outre l’enregistrement des entrées sur le territoire, la mobilité interne des étrangers alimente la crainte d’un décompte impossible, au point que le ministre de l’Intérieur déclare son administration « hors d’état d’établir une statistique sérieuse du mouvement des étrangers en France ». Cette difficulté de production du chiffre motive une réorganisation de la police des étrangers au cours des années 1920. Le nouveau service des étrangers de la préfecture de police de Paris reçoit la mission de contrôler la régularité des résidents étrangers et de participer à une vaste entreprise de fichage au sein d’un « casier central ». L’exploitation d’archives policières et d’un échantillon de fiches issues de ce « casier central » permet une analyse du sens de cette entreprise statistique inédite, orientée vers la constitution d’une mémoire policière des migrations, entre idéal de contrôle et politique pragmatique de régularisation.

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13h-14h
Déjeuner

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14h-15h

« Planifier une émigration de travail en Algérie, au moment de l’émergence d’un État statistique moderne (années 1950 – années 1970) » 

Baptiste Mollard, chercheur associé au Centre de recherche au sociologique sur le droit et les institutions pénales (CESDIP, UVSQ) et membre de l'institut Convergences Migrations

Cette communication examine l’élaboration de statistiques relatives à l’émigration de main-d’œuvre vers la France à la fin de la période coloniale et après l’indépendance, ainsi que la tentative de l’État algérien indépendant de mobiliser ces données dans une perspective de planification de l’émigration. Les planificateurs algériens identifient les biais inhérents aux représentations statistiques et scientifiques coloniales de la migration, appréhendée à travers une grille de lecture culturaliste la présentant comme un phénomène entièrement déterminé par des facteurs démographiques. À partir du milieu des années 1960, des évaluations minutieuses des données disponibles s’imposent, ces données étant envisagées comme des instruments pour l’action publique. Les critiques et réflexions formulées au sein du ministère algérien du Travail à propos du modèle de planification de l’émigration de 1969 soulignent la nécessité d’une compréhension nuancée de la modernité statistique algérienne. Ce modèle repose principalement sur des statistiques démographiques destinées à organiser l’émigration. L’introduction de ces outils ne procède toutefois pas de la reconduction d’un regard colonial, mais d’une tentative de pallier les capacités informationnelles limitées de l’État indépendant, dans une démarche pragmatique, critique et réflexive à l’égard des statistiques disponibles.

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15h-16h

« Usages des statistiques et transformations de la politique migratoire au Cameroun sous-administration française :  enjeux, permanences et ruptures (1916- 1939) »

Willie Foga Konefon, historien, PhD, Université de YaoundéI/ CIRPES, Cameroun

Outils de connaissance et instruments stratégiques de gouvernance, les statistiques relatives aux mouvements d’aller et venir des populations étrangères, en particulier de la communauté allemande au Cameroun sous administration française entre 1916 et 1939, participent au contrôle des flux migratoires, à la réglementation de la circulation des individus et à la fabrique politique de « moyens légitimes de circulation » destinés à garantir la sécurité, la stabilité et la souveraineté françaises au Cameroun. Fondée sur l’exploitation de données d’archives et de sources secondaires, cette réflexion constitue une contribution à la socio-histoire des transformations de la politique publique migratoire de l’État colonial français au Cameroun. L’analyse met en évidence le rôle central de la maîtrise statistique des dynamiques migratoires dans les processus de domination et de consolidation du monopole régalien français.

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16h-17h

« Les sources pour compter les migrants internes à Madagascar pendant la période contemporaine » 

Roland Rokotovao, MCF histoire, Université d'Antananarivo, Madagascar

Depuis la période coloniale, les principales sources relatives aux migrations internes à Madagascar proviennent de données statistiques officielles établies à partir des rapports administratifs annuels rédigés par les chefs de districts puis par les autorités municipales. Durant la période coloniale, ces données concernent principalement les travailleurs enregistrés dans les lieux de recrutement au départ et dans les zones d’exploitation coloniale à l’arrivée. Ces chiffres demeurent approximatifs en raison de l’échappement au contrôle administratif d’une partie des travailleurs migrants et des migrants spontanés, tout en fournissant des informations précises sur l’identité des individus recensés. À partir de la période postcoloniale et durant la période contemporaine, la diversification des sources s’accompagne d’une complexification de la définition du migrant interne. L’identification de ces migrants se heurte alors à plusieurs difficultés, liées aux groupes d’appartenance, aux villages d’ancrage, à la diversité des activités exercées ainsi qu’aux temporalités propres aux trajectoires migratoires.

Publié le 13 février 2026