Programme DEA | Entretien avec Karine Tinat, lauréate 2020

Sexualité, rapports de sexes et de genre dans l’affection boulimique

Créé en 1975, à l'initiative de Fernand Braudel en accord avec le Secrétariat d’État aux universités, Direction des enseignements supérieurs et de la recherche, le programme Directeurs d'études associés (DEA) est le plus ancien programme de mobilité internationale de la Fondation Maison des sciences de l’homme. Il permet d’inviter des personnalités scientifiques étrangères originaires de tous les continents pour une durée de quatre à six semaines afin de soutenir leurs travaux en SHS en France ainsi que la création de réseaux de recherche internationaux et la prise de contact avec des chercheurs sur place.

Karine Tinat, lauréate de l'appel 2020, nous présente au cours de cet entretien le travail qu'elle a mené dans le cadre du programme, notamment au sein de la Maison des Adolescents de l’hôpital Cochin, où elle poursuivait ses recherches sur les troubles de la conduite alimentaire dans leur rapport au genre et à la sexualité.

Cet entretien fait partie de la série Acteurs et actrices de la recherche, qui présente les chercheurs et chercheuses soutenu.e.s par la Fondation à travers leurs expériences et leur parcours.

 

  • Pouvez-vous nous présenter votre parcours et votre institution de rattachement ?

Je suis professeure-chercheure au Centre d’Études Sociologiques au Colegio de Mexico depuis 2007. Plus particulièrement, je suis affiliée au Programme Interdisciplinaire d’Études de Genre, ce qui m’a permis, entre autres responsabilités académiques, de prendre en charge la Chaire Simone de Beauvoir et de fonder la revue interdisciplinaire d’études de genre (estudiosdegenero.colmex.mx). À partir du 30 juillet 2021, ce Programme deviendra le Centre d’Études de Genre du Colegio de Mexico et je viens d’être nommée directrice de ce nouveau Centre.

Pour vous présenter mon parcours de chercheure, je remonterai à mon post-doctorat que j’ai réalisé au Centre de Recherches et d’Études Supérieures en Anthropologie Sociale (CIESAS) de Mexico, il y a 17 ans. À l’époque, je m’intéressais aux représentations et pratiques corporelles dans l’anorexie et j’avais eu l’occasion de faire un travail de terrain en milieu hospitalier auprès de jeunes filles qui souffraient de troubles de la conduite alimentaire. Entre autres objectifs, je voulais démontrer que ces jeunes filles oscillaient entre le masculin et le féminin, sur un plan symbolique, ou en d’autres termes, tentaient d’inverser “la valence différentielle des sexes” pour reprendre l’outil conceptuel de Françoise Héritier. À ce moment-là, j’ai d’ailleurs rejoint l’équipe de Françoise Héritier au Laboratoire d’Anthropologie Sociale et suis restée très proche d’elle jusqu’à sa mort en novembre 2017. Je ne venais en France qu’une à deux fois par an, mais c’était l’occasion d’échanges fructueux, toujours très stimulants intellectuellement. Je lui faisais le compte-rendu de toutes mes expériences de terrain car, après avoir étudié l’anorexie, j’ai commencé une longue ethnographie en terres purépechas tout en continuant d’observer les rapports au corps et à la sexualité des jeunes femmes, les relations de genre intrafamiliales, le phénomène de la migration illégale vers les États-Unis.

Au fil des années, j’ai développé des recherches qui ont pour point commun d’interroger la façon dont les personnes –le plus souvent jeunes ou adolescentes– se construisent pour devenir des sujets autonomes, libres et maîtres de leur corps… Et, bien entendu, je commence généralement par observer comment ces personnes, avant de pouvoir devenir autonomes, se trouvent enfermées dans des situations préjudiciables pour elles-mêmes, dans des rapports au corps et aux autres, extrêmement compliqués. A Mexico, entre 2018 et 2020, j’ai mené une grande enquête sur les grossesses dans l’adolescence. C’est un problème, à la fois simple et complexe, très inquiétant pour le pays : environ mille bébés naissent chaque jour au Mexique, de mères âgées entre 10 et 19 ans.

 

  • Pouvez-vous nous présenter brièvement votre projet de recherche sélectionné par le programme DEA ?

Pour le programme DEA, j’ai décidé de reprendre le thème des troubles de la conduite alimentaire, qui me passionne depuis plus de vingt ans. Précisément, mon projet de recherche entend analyser, d’un point de vue sociologique et anthropologique, les relations possibles entre sexualité, rapports de sexes et de genre dans l’affection boulimique. En d’autres termes, je pars de l’hypothèse selon laquelle la boulimie fait couple avec une appréhension problématique de la différence des sexes, qui serait à la fois lisible de façon symbolique dans le rapport à la nourriture, au corps et à la sexualité, et présente dans le discours tenu par la personne sur les rapports de genre lotis dans ses relations interpersonnelles familiales et amicales. Il me semble très important d’interroger les liens entre troubles alimentaires et transformations des rapports de genre dans la société, même s’il ne faut pas tomber dans les généralisations et faire des raccourcis. Je travaille de facon qualitative, j’aime réfléchir à partir d’un travail de terrain et réalise généralement des entretiens approfondis. Ce genre d’objet de recherche est au coeur de logiques interpersonnelles et sociales à saisir depuis la subjectivité des patient(e)s. Il est incontournable de susciter un travail de réflexivité et d’introspection chez les personnes interrogées.

 

  • Que vous a permis le séjour de recherche DEA ?

Le séjour de recherche DEA a représenté, pour moi, la formidable opportunité d’entrer en contact avec la Maison de Solenn – Maison des Adolescents de l’hôpital Cochin – qui est une excellente institution spécialisée dans les troubles de la conduite alimentaire, entre autres affections psychiques. Marie-Rose Moro, Professeure en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’Université de Paris et cheffe de service de la Maison de Solenn, m’a accueillie dans le cadre de ce séjour de recherche DEA et même si, à cause de la crise sanitaire, je n’ai pas pu entrer en contact avec de jeunes patient(e)s qui souffraient de troubles alimentaires, j’ai eu l’occasion de connaître les équipes de spécialistes en charge de ces patient(e)s, découvrir leurs objets de recherche à travers le séminaire du personnel de la Maison et j’ai pu assister à quelques consultations dites “transculturelles”.

Parallèlement au travail sur les troubles alimentaires et l’adolescence qui m’anime au quotidien, ce séjour de recherche DEA m’a permis de réaliser une enquête très ponctuelle et reliée au contexte sanitaire du Sars-CoV-2. Corinne Blanchet, endocrinologue de la Maison de Solenn, et moi-même avons mené des focus groupes dans plusieurs services de l’hôpital Cochin, avec des aides-soignant(e)s et infirmières, afin d’aborder les différentes représentations de ces soignant(e)s autour de la vaccination. Cela nous a, bien entendu, conduit à traiter le sujet de la réticence vaccinale. Le séjour de recherche DEA a donc été, dans mon cas, doublement bénéfique.

 

  • Quelles sont les perspectives d’évolution, transformation ou poursuite pour votre projet de recherche ?

En novembre 2019, au Colegio de Mexico, j’ai co-organisé avec des collègues françaises de l’EHESS (Tassadit Yacine), de la Sorbonne (Gaëlle Lacaze) et de l’Université de Paris Descartes (Cristina Figuereido) un colloque intitulé “Alimentation et sexualité : perspectives croisées et intersectionnalité”. Mon projet de recherche présenté pour le DEA s’inscrivait donc déjà dans la continuité de ce colloque et nous préparons la publication d’un ouvrage collectif issu de cette rencontre académique.

Une des perspectives d’évolution ou de transformation de mon projet de recherche sera d’étudier, à court ou à moyen terme, le thème de l’obésité. Pour la région d’Amérique, le Mexique arriverait en deuxième position, derrière les États-Unis, pour son taux d’obésité. C’est un véritable problème national qui touche aussi bien la population adulte que les enfants et les adolescents. Les politiques publiques et les recherches scientifiques s’intéressent aux causes environnementales liées aux changements alimentaires, entre autres chaînes causales identifiées. L’obésité au Mexique est aussi le plus souvent abordée à partir de ses désastreuses conséquences sur la santé. Même si l’obésité ne figure pas parmi les « troubles de la conduite alimentaire » dans les classifications médicales, elle est souvent consécutive à des comportements boulimiques et il me semble qu’on devrait davantage traiter ce problème depuis le prisme du genre et analyser ses différentes implications sociales et interpersonnelles. Voilà un des prolongements possibles de mon actuelle recherche.

 

  • Le programme DEA a-t-il pu contribuer, ne serait-ce qu’en partie, à ces perspectives ?

Le programme DEA m’a permis de commencer cette recherche centrée sur l’affection boulimique et que je continuerai désormais depuis le Mexique. Ce séjour m’a aussi permis de raviver des relations professionnelles avec mes collègues français(es) et de construire de nouvelles collaborations très stimulantes, notamment au sein de la Maison de Solenn. Je suis très reconnaissante de l’accueil réservé par la FMSH et de ce séjour très productif qui a pu être mis en oeuvre, malgré cette situation incertaine due à la pandémie du COVID-19.

 

Karine Tinat

Directrice du Centre d’Études de Genre du Colegio de Mexico
Professeure-chercheure au Centre d’Études Sociologiques et coordinatrice de la chaire Simone de Beauvoir (Colegio de Mexico)

Fondatrice de la la revue interdisciplinaire d’études de genre : http://estudiosdegenero.colmex.mx/

 

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Mis à jour le
25 août 2021
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