Entretien avec Agnès Giard | Lauréate du Fonds Dumont 2016

Production et consommation de simulacres d’humains au Japon

Le Fonds Louis Dumont pour la recherche en anthropologie sociale sélectionne chaque année un ou deux projets d’étudiants pour une aide au terrain. En 2016, le dossier de Agnès GiardPeut-on fabriquer un « enfant céleste » ? La poupée comme outil rituel (terrain au Japon) a été selectionné.

Quatre ans plus tard, Agnès Giard revient sur sa recherche et l'impact que le Fonds Dumont a eu sur sa recherche et son parcours.

 

13 juillet 2016 | Hikizome (Gion Matsuri, le char de la hallebarde) | Agnès Giard

 

  • Pouvez-vous nous présenter votre parcours et votre institution de rattachement ? 

J’ai un double rattachement. Je suis chercheuse associée au laboratoire Sophiapol (Université de Paris Nanterre) et  membre du projet de recherche européen EMTECH (Emotional machines: The Technological Transformation of Intimacy in Japan) à Freie Universität Berlin. Mes activités de recherche portent sur la production et la consommation des simulacres d’humains au Japon, mis en regard avec le problème que pose la dénatalité dans un pays qui affiche des taux record de longévité et qui limite le recours à la main d’œuvre étrangère (contingentée à un million de personnes) en misant tout sur la robotique et sur l’Internet des objets pour suppléer (symboliquement) au manque de bras. 
Mon désir de recherche concernant les simulacres « pour le coeur » s'inscrit dans le cadre d'un intérêt marqué pour la reconfiguration des espaces de vie au Japon, progressivement transformés en écosystèmes permettant aux humains de vivre avec des partenaires synthétiques.

Désireuse de saisir cette dynamique culturelle, j’entame une formation en lettres modernes puis en journalisme à l’Université de La Sorbonne qui m’amène à parcourir le Japon, dès 1997, au fil d’enquêtes répétées sur « l’amour des créatures qui n’existent pas dans la réalité ». Ce travail – publié notamment dans le supplément hebdomadaire Le Monde Interactif du journal Le Monde – me permet d’investir des milieux fermés aux chercheurs. 
Mon premier livre (Fetish Mode, 2003) est publié par un éditeur japonais. Le livre suivant (L’Imaginaire érotique au Japon, 2004), traduit en japonais quelques années plus tard, devient un des titres étrangers les plus vendus aux éditions Kawade shobō. Deux autres livres suivent, ce qui me vaut d’être sélectionnée par le Ministère des Affaires Étrangères pour un séjour de recherche de six mois à la Villa Kujoyama (Kyōto), en 2010.
 

28 décembre 2018 | Une marionnette d'Okuyama-sensei | © Agnès Giard
 

En 2011, décidée à poursuivre ces recherches dans un cadre universitaire, j’entame une thèse de doctorat sur « l’effet de présence dans les objets anthropomorphiques au Japon », parallèlement à une formation en langue japonaise et à des travaux de recherche sur les mukasari ema, des images votives représentant des mariages posthumes où la personne disparue (morte) épouse un être fictif. Dès 2014, j’interviens dans le cadre de colloques internationaux, séminaires ou cycles de conférences au sein d’institutions telles que le Musée d’Ethnographie de Neuchâtel, l’EHESS, le Musée d'Ethnologie de Genève, le Musée du Quai Branly, le Centre d'Études Japonaises (CEJ-Toulouse), l’École du Louvre, l’École Normale Supérieure, etc. 
La soutenance a lieu le 29 juin 2015, suite à quoi j’apporte ma contribution à l’exposition Persona, étrangement humain (Musée du Quai Branly), ainsi qu’au catalogue d’une exposition de gravures japonaises au Musée Guimet : Miroir du désir et au montage de l’exposition De l’amour (Palais de la découverte). Entre 2017 et 2020, j’organise quatre colloques consacrés aux technologies émotionnelles. Le prochain aura lieu en partenariat avec le musée du quai Branly. Le prochain aura lieu en partenariat avec le musée du quai Branly : “Desired Identities. New-Technology Based Metamorphosis in Japan”

 

  • Pouvez vous nous présenter brièvement votre thèse / projet de recherche récompensé ?

Ma thèse : elle porte sur les simulacres de silicone que sont les love dolls – des poupées moulées et articulées grandeur nature recouvertes d’une substance imitant la chair – qui servent de modèles à certains prototypes de robots et font, depuis peu, l’objet d’expériences de couplage avec des dispositifs de réalité augmentée. Elles sont produites au Japon depuis 1981 par une firme nommée Orient Industrie et par des compagnies rivales qui travaillent sur un projet similaire : celui de créer un objet anthropomorphique capable « d’aimer et d’être aimé ». Ainsi que son nom l’indique, la love doll est conçue pour servir de partenaire sentimentale et/ou sexuel. Sur les sites de vente japonais, qui imitent des sites de rencontres matrimoniales, elle est donc présentée comme un humain de substitution et les argumentaires commerciaux insistent sur sa ressemblance avec les femmes de chair et d’os, qu’elle est censée pouvoir remplacer. L’étude – principalement menée sur le terrain de la production – m’amène à questionner cette réthorique marketing : le discours de surface cache un double fond troublant. Ainsi que les ingénieurs et les concepteurs l’expliquent, la poupée ne saurait remplacer l’humain, car elle est conçue en creux, sur le modèle des statues de Bouddha, le regard ailleurs, le visage absent, confrontant ses propriétaires à l’échec de toute relation. Mon résultat d’enquête est donc le suivant : que des produits visant à combler un vide affectif ne font que matérialiser ce vide, le rendre  palpable, afin que la poupée puisse devenir l’outil d’une mise en scène volontairement scandaleuse et pathétique, celle de l’humain qui a n’a pas pu ou pas voulu satisfaire les attentes sociales. 

Le projet de recherche récompensé : en 2016, le Prix Louis Dumont m’a permis de documenter le travail d’un maquilleur (Okuyama Keisuke, 奥山恵介) chargé, lors de la Gion matsuri (une fête de pacification à Kyōto), de « transformer des enfants en dieux ». Cette recherche s’est déroulée durant tout l’été 2016.
 

24 juillet 2016 | Maquillage pour le mantô-e | © Agnès Giard

 

  • Dans quel contexte avez-vous décidé de poser votre candidature pour ce prix ?

Ma thèse d’anthropologie – publiée en août 2016 aux Belles Lettres sous le titre Un Désir d’Humain – avait reçu le Prix spécial du jury de la Maison de l’Archéologie et de l’Ethnographie (MAE) de l’Université de Paris Nanterre. Dans la continuité de cette thèse, je souhaitais étudier – dans un contexte cultuel – les visions du monde et les pratiques dont d’autres types de simulacres japonais pouvaient se faire les agents. Le cas de la Gion matsuri m’offrait idéalement la possibilité d’examiner le continuum qui relie ces trois types de simulacres que sont les enfants, les dieux et les marionnettes. C’est dans ce contexte que j’ai eu la chance d’obtenir le Prix de la Fondation Louis Dumont 2016, pour une recherche intitulée « Peut-on fabriquer un “enfant céleste” ? La poupée comme objet rituel ». Mon projet portait sur une cérémonie de maquillage permettant de transformer des enfants en divinités lors de la Gion matsuri (Kyōto).

 

  • Que vous a permis le prix Louis Dumont ?

Mon objectif est de produire, d’ici 2023, un livre et une vidéo dévoilant les arcanes de ce maquillage rituel dont Okuyama est resté le détenteur jusqu’en 2016, ainsi que les kami-mai « danses divines » qu’il effectue à l’aide de marionnettes surnaturelles. Le hasard veut que l’année où j’ai fait la recherche était justement la dernière : en 2017, le comité organisation de la Gion Matsuri a mis Okuyama à la retraite, car il était trop âgé et trop fragile puis l’a remplacé par un maquilleur qui n’avait pas suivi son enseignement. Les techniques de maquillage élaborées par Okuyama n’ont été transmises « dans les règles » (suivant le principe très rigoureux de l’enseignement maître à élève) qu’à une femme. Or les femmes n’ont pas le droit de toucher les enfants qui sont destinés devenir des dieux. J’ai donc pu, grâce au prix Louis Dumont, documenter et enregistrer les ultimes séances de magie opératoire telles qu’elles avaient été mises au point par un homme appartenant à l’ancienne génération, celle des « maîtres » tels qu’ils existaient encore dans l’après-guerre.
 

28 décembre 2018 | Okuyama-sensei | © Agnès Giard
 
  • L'obtention de ce prix a-t-elle déterminante pour la poursuite de votre projet de recherche ?

Embauchée comme chercheuse Postdoctoral à Berlin pour un projet portant sur les simulacres numériques, je tire partie du terrain réalisé grâce au prix Louis Dumont en élargissant à mon nouveau terrain les pistes de reflexion amorcées en 2016. Est-il possible d’analyser sous l’angle rituel les interactions avec des hologrammes, des marionnettes vocales, des simulateurs de présence ou des amoureux digitaux ? Oui. Peut-on appliquer la notion d’exorcisme au champ du jeu vidéo? Oui. Existe-t-il des liens entre les histoires de fantôme que j’ai pu documenter à Kyōto et les scripts  romantiques élaborés dans les studios qui fabriquent les simulacres numériques ? Oui. Si je n’avais pas fait ce terrain à Kyōto, je serais probablement passée à côté de beaucoup de choses dans ma recherche actuelle.  

 

Agnès GIARD 
Chercheuse rattachée au Sophiapol (EA 3932) - Université Paris Nanterre
Chercheuse postdoctorale à Freie Universität Berlin - projet européen EMTECH. 

Site Internet : http://www.japinc.org 
Academia : https://u-paris10.academia.edu/AgnesGiard
ResearchGate : https://www.researchgate.net/profile/Agnes_Giard
Blog : http://sexes.blogs.liberation.fr/

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