Articités

Un nouveau paradigme urbain et un nouveau modèle de villes

Le projet Articités propose de répondre à une double question centrale.

  1. Dans quelle mesure les interrelations entre arts et villes participent à l’émergence d’un nouveau modèle, d’une nouvelle norme de villes, qui  tend  à  institutionnaliser  et  instrumentaliser  les  pratiques  artistiques  en  vue  de  renforcer  des logiques de production d’espaces urbains avant tout consuméristes ?
  2. En retour, dans quelle mesure les pratiques et les productions artistiques sont-elles affectées par ce processus de normalisation qui fait d’elles des composants constitutifs de l’urbain ?

De cette mise en normes des villes et des arts émergerait un nouveau paradigme urbain et un nouveau modèle de villes : les « ArtiCités », dont ce projet entend étudier les modalités de production dans une perspective internationale.

L’hypothèse principale de ce projet est qu’à l’« artialisation » des villes (Roger, 1997 ; Quériat, 2005), c'est-à-dire à leur transformation en un paysage par l’intermédiaire de l’art, répondrait une urbanisation des pratiques artistiques, traduisant l’intégration de préoccupations urbaines dans la production artistique. Les arts, tels qu’ils se déploient dans les espaces urbains (de leur production à leur réception), tels qu’ils sont utilisés et mis en scène, participent en effet à la construction d’identités et d’images de villes destinées à être réinventées (Hurstel, 2006). Tout se passe comme si les arts, en gagnant les espaces urbains, favorisaient une tendance à la muséification et l’homogénéisation des villes, tandis que la production artistique se voyait appropriée par les acteurs urbains, à travers les commandes faites aux créateurs. Est-ce à dire que les villes deviennent des œuvres d’art comme l’espérait Henri Lefebvre (1974) ? Rien n’est moins sûr.

Dans cette interrelation entre arts et villes, la tentative de mise en art des villes traduit en effet à travers la reproduction de l’esthétisation et des offres artistiques une mise en normes par l’art. Du statut d’œuvres, elles passent à celui de reflets de normes culturelles dominantes, de produits consommables dont sont exclus les individus et groupes sociaux qui n’en maîtrisent pas les codes ou pour lesquels elles ne font pas sens.

Les arts semblent ainsi participer d’une nouveau modèle urbain qui est à la fois :

  • normalisé, si ce n’est standardisé, notamment pour répondre aux objectifs de villes qui se veulent créatives, intelligentes, mondiales voire globales,
  • et normalisant, au sens où sa présence en vient à réguler les pratiques des acteurs urbains, des artistes, ainsi que des habitants et des usagers de la ville (Guinard, 2014).

En réponse aux processus de normalisation observés dans ces « Articités », des mouvements de résistance sont également à l’œuvre. Certains types d’arts se donnent même pour vocation de contester cette nouvelle mise en normes des villes et des arts. Alternatifs et contestataires, à l’opposé des projets d’uniformisation et de pacification des villes, ils poursuivent au contraire l’objectif de rendre visibles les discontinuités physiques et mentales qui les parcourent, de faire surgir les contradictions, les tensions et frictions qui les façonnent, afin de renégocier ces fractures urbaines et de proposer de nouvelles façons plus inclusives de faire la ville avec les arts. Emergents, marginaux, plus ténus et discrets que les processus normatifs dominants, ces mouvements de résistance méritent néanmoins d’être étudiés parce qu’ils participent également à l’invention de ces « ArtiCités ».

Méthodologie

Une approche comparative à la croisée des arts et des sciences humaines et sociales appliquées à la ville

Les recherches sur les relations entre arts et villes ont jusqu’à présent été très segmentées, soit par aire géographique, soit par type d’art. S’appuyant sur une équipe récemment constituée de jeunes chercheurs qui travaillent sur différents contextes urbains et modes d’expression artistique à travers le monde, Articités a pour objectif de dépasser ces fragmentations pour développer un questionnement commun à propos de la mise en art des villes et de ses effets. Une telle approche, à la fois comparative et processuelle, permettra :

  • de dépasser l’opposition Nord/Sud pour comprendre la ville contemporaine au-delà de ces divisions héritées et de plus en plus remises en cause (Robinson, 2006),
  • d’aborder l’art et la ville comme des processus en co-construction et sortir ainsi d’une vision réifiante de ces deux phénomènes,
  • de prendre au sérieux le tournant spatial en art et le tournant culturel en études urbaines en analysant l’interaction entre arts et villes.

5 villes internationales

L'ambition, à moyen terme, est de travailler sur cinq villes internationales dont un ou plusieurs membres du projet sont spécialistes, à savoir Paris, Montréal, Johannesburg, Los Angeles et Berlin. Le choix de ces villes se justifie :

  • par l’importance de l’art dans leur politique de développement en tant qu’outil de leur (ré)invention ;  
  • par les divers degrés de fragmentation socio-spatiale qu’elles présentent, ce qui permettra d’appréhender l’impact potentiel des arts sur leurs discontinuités urbaines, qu’elles soient héritées ou actuelles.

Une méthodologie d'enquête commune

L'objectif est de structurer et de tester la méthodologie que nous mettrons en œuvre dans ces différentes villes à partir d’un cas, celui de Paris, qui sera travaillé de manière centrale pendant les deux ans du projet. Cette méthodologie d’enquête commune alliera :

  • une cartographie des lieux de production, de diffusion et de réception des arts basée sur des données existantes et originales, afin de mettre en évidence d’éventuels phénomènes de concentration ou de dispersion des différents types d’arts en ville (mobilisation d’outils SIG),
  • une géographie des systèmes d’acteurs impliqués dans cette mise en art des villes (artistes, publics, acteurs publics, acteurs privés) et une analyse de leurs discours, en vue de mieux cerner qui ils sont, quelles sont leurs motivations ou leurs attentes et des relations, de coopération et de concurrence qui les relient entre eux,
  • des enquêtes de terrain selon une démarche qualitative associant observation participante in situ, entretiens semi-directifs et photographies.

Le terrain parisien sera l’occasion de tester des méthodes d’enquêtes plus exploratoires telle la réalisation de cartes sensibles, mentales et participatives, de parcours commentés ou de films documentaires. La mise en place de ces techniques à la rencontre des arts et des sciences humaines et sociales vise à appréhender ce qui échappe encore aux sciences de l’espace, dans les processus de production, diffusion et réception des arts en ville : en mobilisant des méthodes non exclusivement  verbales ou visuelles, mais qui passent par d’autres langages (cartographiques, corporels, artistiques) et d’autres sens (ouïe, toucher), ce projet vise à saisir ce qui, dans l’émotion esthétique éprouvée face à une intervention artistique, n’est pas toujours dicible ou visible (Hawkins, 2015).

Une équipe dynamique aux approches, terrains et méthodes complémentaires

La formation de l’équipe ArtiCités s’inscrit dans le prolongement de projets collectifs plus anciens qu’ont organisé et auxquels ont participé différents membres de l’équipe. Ces derniers se sont ainsi rencontrés et ont commencé à collaborer à l’occasion de ces manifestations scientifiques abordant leurs thématiques de recherche. Face aux évolutions rapides des études urbaines appliquées à l’art et à leur caractère polymorphe, nous avons collectivement exprimé le besoin d’une structure permettant à de jeunes chercheurs de confronter leurs idées, hypothèses, méthodologies et terrains, lesquels sont associés à un champ encore marginal que ce soit en géographie, en aménagement ou en urbanisme.

Le présent projet rassemble donc des géographes et des aménageurs partageant un intérêt pour les villes et les arts, et dont l’approche est complémentaire tant du fait de leurs formations, que de la diversité de leurs terrains d’études, de la pluralité des types d’art étudiés et des méthodologies utilisées. Ce sont ces complémentarités autour d’un objet commun (arts en villes) qui font la force de l’équipe et lui permettront de mener à bien un projet véritablement interdisciplinaire. Tout en favorisant l’élaboration d’un véritable projet collectif, cette demande de financement vise ainsi à faciliter la poursuite de nos réflexions communes autour de la mise en place d’un terrain collectif à Paris et dans la perspective à plus long terme d’élaborer un programme de recherche de plus grande envergure en vue de la soumission d’un projet ANR.

Objectifs

Impact scientifique : ce projet vise – au-delà des discours souvent consensuels sur les bienfaits des arts en ville – à appréhender de manière critique le rôle effectif des différentes activités et interventions artistiques dans les espaces urbains contemporains. Entre processus d’intégration et d’exclusion, de mise en normes et de contestation de ces normes, il s’agit de montrer que les  arts participent à la reconfiguration des discontinuités urbaines en les révélant, en les accentuant ou en les contestant. Ces recherches permettront en outre de renforcer et d’unifier le champ des études urbaines de l’art, ce qui ouvrira de nouvelles perspectives de collaborations et de recherches dans ce domaine pour les années à venir.

Impact socio-économique : les résultats seront largement diffusés auprès des collectivités territoriales des villes étudiées, afin de nourrir leur réflexion et orienter leurs stratégies de promotion des arts en ville (notamment via des programmes d’action pour une production artistique favorisant l’inclusion socio-spatiale). Le  groupe  « ArtiCités » dispose par ailleurs d’un réseau de partenaires dans les mondes artistiques et opérationnels dans les différentes villes concernées, ce qui facilitera le transfert des résultats de la recherche.

Impact sociétal : le blog et l’exposition-débat sont une occasion pour le grand public de découvrir et de réfléchir aux multiples valorisations et potentialités des arts dans sa propre ville, ainsi que dans d’autres villes du monde. Par là même, nous espérons informer, nourrir et provoquer un débat plus riche sur la place des arts en ville auprès des citoyens et des citadins.