Attribution du prix Louis Dumont 2019

Deux dossiers sélectionnés

Le Fonds Louis Dumont pour la recherche en anthropologie sociale sélectionne chaque année un ou deux projets d’étudiants pour une aide au terrain. Pour l'année 2019, les dossiers de XU Lufeng et  Maurizio ESPOSITO LA ROSSA ont été sélectionnés.

 

  • XU Lufeng, Le kung-fu de Shaolin réinventé et mondialisé. Corps, religion et politique en Chine contemporaine (INALCO)

Le monastère Shaolin situé dans la province du Henan en Chine est sans doute le temple bouddhique chinois le plus connu grâce à son statut de berceau de l’école Chan (Zen), mais surtout grâce à sa tradition des arts martiaux (kung-fu en chinois). D'après la légende, au VIe siècle, le moine indien Bodhidharma arriva au monastère et y développa l'enseignement du bouddhisme Chan, ainsi que le kung-fu comme une pratique religieuse du corps. Cependant, à partir des années 1900, le monastère Shaolin et le kung-fu ont été confrontés aux grands défis face à la modernité. Pour répondre aux nouvelles situations, le kung-fu a été obligé de combiner à la fois les enchaînements traditionnels chinois, les techniques des combats modernes occidentaux, et même les mouvements de danse asiatique. Cela participe d’une « invention de la tradition » au sens de E. J. Hobsbawm. Néanmoins, la réinvention du kung-fu est non seulement le fruit d’une utilisation de matériaux anciens pour construire de nouveaux enchaînements, mais elle est aussi le résultat d’un processus de nationalisation et de standardisation d’une technique et d’une idéologie du corps ; processus lié à la formation de l’État modernisé, à la sécularisation de la société et de la vie quotidienne des pratiquants. En outre, la réputation au niveau mondial du temple Shaolin est liée à la popularisation transnationale des arts martiaux chinois grâce à la diaspora chinoise présente dans le monde entier. Au début du XXIe siècle, le temple Shaolin a lancé son projet de mondialisation de « Chan, kung-fu et médecine bouddhique » qui sont tous autour du corps. Le kung-fu ainsi que la culture de Shaolin ont réussi à se diffuser dans le monde occidental. Par conséquent, le renouveau contemporain du monastère Shaolin dont le symbole central est la combinaison entre la réinvention et la mondialisation du kung-fu, nous donne une perspective pertinente pour appréhender la société contemporaine chinoise, via la politique du corps et la question religieuse.

 

  • Maurizio ESPOSITO LA ROSSADescendants de l’or et descendants de l’argent : pouvoir royal et relations hiérarchique dans le nord-ouest de Madagascar (EHESS)

Mes recherches portent sur un culte de possession d’esprits pratiqué dans une royauté du nord-ouest de Madagascar par différents groupes de descendants d’esclaves. Ce culte mobilise des relations historiques et rituelles essentielles pour comprendre l’idéologie et les modes d’organisation de la dynastie royale sakalava. Cette dernière en effet s’est structurée historiquement de manière dualiste et complémentaire, à partir de la division du pouvoir politique du pouvoir de légitimation rituelle. Selon cette dynamique, à l’intérieur de la dynastie royale, ceux qui ont le droit de régner sont appelés « descendants de l’or », alors que ceux qui sont exclus du pouvoir sont définis « descendants de l’argent ». Ces derniers ont cependant le privilège de leur donner la bénédiction ancestrale incarnée dans les reliques et nécessaire à la prospérité du royaume. Au descendant de l’or est donné le pouvoir légitime, aux descendants de l’argent le pouvoir légitimant incarné dans les reliques royales. Cependant dans les traditions orales locales ces deux groupes sont présentés comme deux branches dynastiques indépendantes et rivales, alors que les données historiques et ethnographiques que j’ai pu récolter lors d’un premier terrain démontrent qu’il s’agit de deux catégories structurelles et relationnelles qui se reproduisent à chaque génération et à chaque élection d’un nouveau souverain. Ces catégories historiques relatives sont aujourd’hui mobilisées par des groupes claniques subalternes pour pouvoir renverser les anciennes hiérarchies précoloniales. Le culte des « esprits des descendants de l’argent » (‘tromba zafinifotsy’) que j’étudie est en effet un des dispositifs contemporains de renégociation des positions hiérarchiques dans le contexte postcolonial de l’État républicain malgache.

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