11 décembre 2020
La responsabilité épistémique

Rencontre | Vendredi 11 décembre

Rencontre sur la responsabilité epistémique organisée par la chaire Ethique et Finance de Christian Walter et Emmanuel Picavet, avec l'axe RSE de l'ISJPS (UMR 8103) et le groupe de travail "Normavité environnementale face aux catastrophes climatiques" du Labex DYNAMITE.

Il a souvent été reproché aux acteurs de la finance d’avoir presque mis à bas l’économie mondiale par pure cupidité. Ces jugements moraux, s’ils ne sont pas sans fondement, sont cependant très loin d’épuiser les explications de la Grande Récession. En 2015, dans son livre intitulé « Ethics and the Global Financial Crisis. Why Incompetence is Worse than Greed », Boudewijn de Bruin suggérait notamment d’examiner les défaillances épistémiques à l’origine de cette crise, et plus précisément les défaillances d’une certaine éthique épistémique. Ce qui était en cause, c’est aussi l’oubli ou la négligence de certaines vertus intellectuelles qui auraient dû guider la production ou la diffusion de connaissances financières fiables.

À l’occasion de cette demi-journée nous discuterons plus en détail d’une vertu intellectuelle particulière qui nous semble aussi importante qu’elle est généralement négligée, y compris par Boudewijn de Bruin : la responsabilité épistémique. C’est-à-dire, dans le contexte des phénomènes marchands, la disposition à accepter les conséquences de ses fautes épistémiques, et bien sûr la capacité à reconnaître et à correctement s’attribuer ces fautes. En 2008, lorsque les directeurs des agences de notations, en s’expliquant devant le congrès américain, présentaient leurs notes comme de « simples opinions » qu’il n’aurait pas fallu prendre trop au sérieux, ils cherchaient à esquiver les conséquences de leurs fautes (avoir dit quelque chose de faux est excusable si ça n’était qu’une « simple opinion »). Ils étaient épistémiquement irresponsables.

Cette notion de responsabilité épistémique, si elle s'enracine dans le sol de préoccupations déjà anciennes (déontologie scientifique, souci de la crédibilité dans les discours et les appréciations publiques, rejet du mensonge et de la propagande) prend aujourd'hui un relief particulier, du fait de l'évolution des technologies de communication et de traitement des données, mais aussi en raison de l'artificialisation croissante des procédures d'évaluation et des normes qui les mobilisent. Lorsque l'évaluation prend une tournure impersonnelle et mécanique, le jugement personnel ne disparaît pas pour autant, mais il risque de se déployer d'une manière qui ne permet pas véritablement de saisir les enjeux. Les mécanismes d'appréciation des risques, par exemple (dans des tâches liées à la régulation de systèmes sociaux complexes), risquent de rester inaperçus, alors même que l'on cherche à établir des responsabilités, peut-être avec une insistance particulière aujourd'hui (dans un contexte de rapport altéré aux autorités publiques), et peut-être plus particulièrement dans certains secteurs (comme la finance).

Ne faut-il pas, dès lors que l’on se préoccupe de cette responsabilité épistémique, repenser la place du jugement personnel, rationnel et critique dans les organisations en charge de corréler l'action aux données et aux connaissances ? N'est-ce pas une tâche collective importante pour aider les pratiques à s'adapter aux transformations dans la disponibilité et le traitement des informations, tout en aidant à structurer l’information ? Comment conduire les acteurs du monde marchand, et en particulier financier, à adopter des conduites épistémiquement responsables ? Quelles conséquences sur leurs pratiques, et sur la modélisation de ces pratiques ? Comment aborder le rapport aux modèles ou aux théories dans l'établissement des connaissances acceptées comme points d’ancrage ? Enfin, quelles formes juridiques, réglementaires et normatives pourrait prendre la responsabilisation épistémique ? Ce sont ces questions qui seront soulevées à l’occasion de cette demi-journée.

Cette rencontre aura lieu en visio-conférence, inscrivez-vous ici pour recevoir le lien de visio-conférence.

 


Programme

13h15-13h30 Accueil

13h30-14h Responsabilité épistémique et éthique intellectuelle appliquée au monde des affaires
| Erwan Lamy, professeur associé à l'ESCP Business School

14h-14h30 ML opaque, responsabilité épistémique et finance : une responsabilité de demeurer intelligible ?
| Maël Pégny, chercheur à l'IHPST (Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques, CNRS, ENS et université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

14h30-15h Responsabilité épistémique et modèles de risque financier
| Christian Walter, actuaire, professeur HDR à Kedge Business School et cotitulaire de la Chaire Éthique et Finance, FMSH, ISJPS, Paris

Pause

15h15-15h45 Responsabilité et connaissance dans les marchés publics
| Véronique Coq, Maître de Conférences en Droit à l'université de Paris-Villetaneuse

15h45-16h15 Responsabilité et vertus épistémiques
| Roger Pouivet, Professeur de philosophie à l'université de Lorraine (Nancy)

16h15-16h45 Conclusion
| Emmanuel Picavet, professeur de philosophie à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et co-titulaire de la Chaire Ethique et Finance, Collège d'études mondiales, FMSH, Paris

Pause

17h-18h Discussion générale

18h Clôture de la rencontre

 

Détails

Rencontre en ligne

Vendredi 11 décembre
13h30 - 18h

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Présentation des interventions

Erwan LAMY
En 2008, au moment de la crise financière, les agences de notations n'ont pas seulement échoué à produire une évaluation fiable des produits financiers, elles se sont également comportées de manière épistémiquement irresponsable. Je pars de cet exemple pour développer une notion d'irresponsabilité épistémique – et donc, a contrario, de responsabilité épistémique – qui puisse constituer le socle d’une éthique intellectuelle concrètement applicable au monde des affaires. Cet impératif d’applicabilité constitue le fil rouge de ma réflexion. À rebours des conceptualisations habituelles de la notion de responsabilité épistémique, je la définie comme la disposition d’une organisation ou d’un individu à rendre compte de ses possibles « fautes épistémiques ». Cette définition doit faciliter l’ancrage de cette responsabilité dans les pratiques concrètes des entreprises, et laisse entrevoir la possibilité d’une régulation effective et opérationnelle du travail épistémique dans le monde des affaires.

Maël PEGNY
Dans cet exposé exploratoire, je vais tâcher de montrer comment certaines des réflexions présentes sur l'IA explicable peuvent être transférées à la réflexion sur les normes de marché. Il ne s'agit pas seulement de s'interroger sur la pertinence d'autoriser des modèles de ML dits "opaques", parce que leur fonctionnement précis échappe même à leurs développeurs, à opérer sur les marchés, ni de s'interroger sur la manière dont les travaux en IA explicable permettraient de mieux comprendre ces modèles opaques. Il s'agit surtout de voir si certaines des réflexions à la fois techniques et politiques sur l'IA explicable peuvent faire émerger des leçons plus profondes sur la conception même des normes, et sa relation à la sophistication croissante de la finance algorithmique. Je m'interrogerai notamment sur la pertinence d'une responsabilité épistémique du régulateur de contraindre le marché à demeurer intelligible, et sur la forme que devrait prendre cette responsabilité.

Véronique COQ
Depuis quelques années, les « normes » techniques se multiplient dans les marchés publics et contribuent à concurrencer les sources normatives classiques. Elles sont créées par des techniciens, des ingénieurs, des scientifiques ou d'autres acteurs qui ne sont pas habilités à produire du droit au sens classique du terme. Et pourtant elles font florès dans la commande publique. Elles sont produites par le traitement automatisé de données (algorithmes) ou différents acteurs privés (parfois publics) et ne sont pas forcément opposables juridiquement devant un juge. Je vous propose donc, dans le cadre de cet exposé exploratoire, de poser les bases d’une réflexion sur la responsabilité épistémique de ces normes techniques (fiabilité - travail de justification). Nous chercherons, du point de vue du juriste, à voir comment le droit encadre déjà certains aspects de cette responsabilité et nous proposerons des pistes de réflexion plus large sur le sens éthique et les divers enjeux théoriques de ces normes.

Roger POUIVET
La responsabilité épistémique peut être définie en termes de droit de croire. Ce droit doit-il être compris comme un droit-créance, supposant un contrôle des croyances, et est-il alors identifiable à leur justification ? Ou doit-il être compris comme un droit-liberté, qui suppose la simple autorisation : que rien n’interdise ces croyances ? Dans le second cas, la responsabilité épistémique consisterait moins dans l’examen des croyances que dans le processus fiable de leur acquisition. Une alternative supplémentaire apparaît. La responsabilité épistémique consiste-t-elle en l’exercice de certaines compétences dans le processus de leur acquisition ? Ou bien, la responsabilité est-elle à identifier à une vie intellectuellement vertueuse, au cours de laquelle se manifestent certaines qualités de caractère ? 

Christian WALTER
La crise financière de 2008 a fait l’objet d’un très grand nombre d’études et de publications. Trois grands types de causes ont été le plus souvent mis en avant : politiques (dérèglementation des marchés et des activités financières), économiques (recours à l’endettement massif pour financer la croissance) et morales (conduites de certains acteurs qualifiées de cupides ou avides). Je présente ici une approche complémentaire qui introduit la notion de responsabilité épistémique à partir de l’analyse du choix imposé de certaines modélisations mathématiques du risque financier. Alors que l’on savait depuis une dizaine d’années au moins que ces représentations étaient dangereuses car elles laissaient croire à la maîtrise totale des risques financiers, et que d’autres modèles plus réalistes existaient dans la recherche en mathématiques financières, ces représentations ont été imposées sans qu’aucun débat ne puisse faire valoir une pluralité épistémique de modèles de risque. Je m’interrogerai sur les raisons du maintien « envers et contre tout » de ces modèles dangereux et proposerai de considérer ce maintien comme un exemple d’irresponsabilité épistémique.

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Séminaire

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