Séminaire international de sémiotique à Paris 2018-2019

La constitution des collectifs. Créativité de groupe, projets participatifs et reconnaissance institutionnelle.

Au cours des deux dernières années du Séminaire, nous avons étudié les tensions entre les exigences d’institutionnalisation et les incitations à la créativité, jusqu’aux discontinuités promues par l’invention. Malgré sa présence explicite dans plusieurs contributions du cycle thématique sur les relations entre l’invention et l’institution, un aspect n’était pas pleinement focalisé, à savoir la dimension collective du renouvellement qui touche les institutions et les domaines sociaux.

Si la créativité individuelle peut être abordée de manière indirecte par la sémiotique, à partir de ses violations grammaticales et à travers ses productions textuelles, l’émergence d’un groupe est déjà une création objectivée : il y a des actes sémiotiques explicites de reconnaissance et/ou de promotion de la forme associative, ce à quoi se rajoute le fait que l’intelligence collective qu’elle manifeste est catalysée par (et se réalise à travers) des interactions. Des formes de sémiose et d’élaboration narrative sont soustraites à leur ancrage cognitif exclusif pour recevoir un caractère extroverti, des supports linguistiques, des prothèses médiatiques.

En intégrant les apports du paradigme de la cognition distribuée, la sémiotique peut permettre le passage de la description des fonctions exercées par des matériaux et des outils technologiques au véritable tissage polysémiotique de relations entre des acteurs incarnés et des représentations collectives ancrées dans un espace institutionnel. Ces relations en activent le potentiel d’actantialisation collective, y compris l’émergence d’une créativité énactée par les interactions en groupe (ex. le brainstorming).
Mais si l’on constate partout le fait que les institutions cherchent à promouvoir une intelligence collective, toujours nécessaire pour le renouvellement interne, à travers des équipes de travail, on doit aussi remarquer que les groupes qui émergent « spontanément » visent tôt ou tard des formes de systématisation interne et une reconnaissance institutionnelle externe.

Les langues semblent très prolifiques dans la lexicalisation des formes de collectivité (par ex., en français : associations, corps institutionnels, confraternités religieuses, cénacles artistiques et littéraires, groupes militants, syndicats, etc.), ce qui semble être le reflet des compromis prototypiques entre une dose de liberté associative (démarquage) et une acceptation des habitus communautaires (intégration).
L’appartenance de chaque acteur social, y compris un objet, à plusieurs agrégations et groupes en même temps, ne peut que problématiser le cadre de son rôle actantiel, la mobilisation locale de ses compétences, son implication dans une gestion délicate de plans axiologiques et téléologiques hybrides. Il s’ensuit que la résistance de certaines formes collectives dans les traditions d’un peuple ne parvient pas à cacher la fragilité constitutive des groupes, traversés par d’autres logiques d’agrégation et par des questionnements constants sur le rapport coûts/bénéfices de l’esprit associatif.

Les collectifs ne peuvent qu’être un objet d’étude électif pour la sémiotique. On sait bien que la quantité de tensions polémologiques qui traversent la société est toujours corrélée au volume et au raffinement qualitatif des productions sémiotiques. Banalement, les exigences de distinction entre les groupes et dans les groupes révèlent, en négatif, les prestations perceptives, pragmatiques, cognitives et affectives que chaque composante est censée assurer et, en positif, les traces qu’on veut laisser afin de changer le terrain de la confrontation et des (dés)accords possibles.
Si la sémiotique des formes de vie est un programme de recherche qui semble donner des instruments théoriques et méthodologiques fondamentaux pour aborder l’expérience de la collectivité et la compénétration de plusieurs formes identitaires, individuelles et collectives, il ne faut pas oublier l’opportunité de les étudier au travers des attestations discursives, d’analyser les attitudes énonciatives des groupes, la gestion de leur débat interne, les consignes et les délégations de tâches, l’exploitation participative des compétences à travers des protocoles de collaboration et des projets programmatiques de renouvellement axiologique et organisationnel.
D’une part, la constitution d’un « collectif » ne va pas de soi et la sémiotique a justement la tâche de discerner les formes et les phases d’émergence et de reconnaissance d’un groupe ; d’autre part, le collectif ne peut être détaché ni de son territoire, ni des formes de médiation qu’il utilise, ni du patrimoine qu’il cherche à défendre et dans lequel il se reconnaît.

Si l’interdisciplinarité sera la bienvenue dans la programmation des travaux, il est important de réactiver avant tout la réflexion sémiotique sur la prééminence de la constitution de l’actant collectif, constitution qui décide ensuite de la déclinaison des formes de narrativité. Une série de questions cruciales s’ouvre alors : comment produire le collectif à partir de l’individuel et l’individuel à partir du collectif ? Comment passer de l’agrégat au groupe ? Quelles sont les tensions méréologiques à l’intérieur des différentes formes d’association qui souvent se recoupent ? Comment a-t-on pu construire le « commun » dans une communauté ?
Nos tentatives de réponse à ces questions ne pourront que reprendre les réflexions sur le concept d’actant collectif que la sémiotique a réalisé par le passé (« Analyse sémiotique d’un discours juridique » de Greimas & Landowski, 1976 ; le numéro 34 des Actes sémiotiques, 1985 ; les numéros 71-2 des NAS, 2001 ; etc.), et profiter de contributions récentes (ex. Terres de sens de Fontanille et Couégnas, 2018). Cela dit, il est évident que la thématique choisie sollicite le regard des autres sciences humaines et que des confrontations interdisciplinaires seront indispensables.

Par exemple, une partie importante des recherches actuelles concerne les passions collectives et des apports récents de la psychologie et de la sociologie devront être mobilisés. Aujourd’hui on souligne notamment que le potentiel activationnel des émotions relève moins de l’individu que du groupe et, si la sémiotique a déjà reconnu les rôles importants des passions morales (culpabilité, embarras, fierté, honte, mépris, etc.), il faudra approfondir davantage l’étude des traces textuelles d’une conscience de groupe et de sa pression normative, en particulier quand le collectif doit prendre des décisions et accepter des compromis.

Quant à l’émergence d’une intelligence collective, on peut constater une quantité remarquable d’exemples qui font l’actualité et qui méritent une enquête sémiotique spécifique : (i) le travail d’équipe dans les sciences dures pour catalyser des découvertes et des inventions collectives ; (ii) les focus groups visant à faire émerger l’opinion publique (doxa), (iii) Wikipédia pour gérer une économie critique de la connaissance encyclopédique ; (iv) l’esthétique relationnelle pour donner lieu à des événements artistiques qui socialisent in vivo l’impact de la créativité sur les espaces normés et sur les habitus, (v) le crowdfunding et le crowdsourcing dans la production participative du monde de l’entreprise actuel ; (vi) les communautés virtuelles à travers les réseaux sociaux ; (vii) les banques de temps, les LETS (Local Exchange Trading System) et les SEL (Systèmes d’Échanges Locaux), etc. ; (viii) la ZAD (Zone À Défendre) qui exemplifie la relation entre acteur collectif et territoire.

Dans l’édition 2018-19, plusieurs séances seront co-organisées avec un centre de recherche français ou étranger afin de développer un axe thématique spécifique et avec l’idée d’intégrer dans la discussion des jeunes chercheurs (y compris les doctorants). Vu le sujet du séminaire, il nous semble important de souligner la dimension collective de la recherche sémiotique. D’ailleurs, on pourra aussi profiter des expériences positives des années précédentes concernant la présence des doctorants en qualité de discutants et l’organisation de tables rondes avec des jeunes chercheurs.