01 avril 2014

L'Europe du 19ème traversée par des controverses : une histoire du risque technologique

Séminaire du GRETS avec Jean-Baptiste Fressoz

Centre Alexandre Koyré (CNRS-EHESS)

Que peut-on apprendre de l’histoire des technologies et de la mise en politique des risques liés ? Cette séance de séminaire sera l’occasion de présenter l’ouvrage récent de Jean-Baptiste Fressoz, l’Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique (Paris, Seuil 2012). Dans cet ouvrage, J.-B. Fressoz propose une nouvelle approche de l’histoire des risques technologiques, en s’attachant aux doutes, impasses, conflits suscités par les innovations.

Ses travaux montrent que la modernisation technologique des XVIIIe et XIXe siècles ne s’est pas faite sans oppositions ni controverses sur les dangers encourus. Pour J.-B. Fressoz, l’histoire des révolutions industrielle et médicale n’est  pas  celle  de  sociétés  modifiant  de  manière  inconsciente  leurs environnements et leurs formes de vie, et qui réalisent a posteriori leurs erreurs ; ce n’est pas l’histoire d’une prise de conscience, mais l’histoire de la production scientifique et politique d’une certaine « inconscience modernisatrice » qu’il met en évidence.  Cette  séance  de  séminaire  reviendra  sur  l’histoire  des  risques industriels au 19ème siècle et notamment sur l’un des cas examinés par J.-B. Fressoz dans son ouvrage : l’utilisation du gaz de charbon pour l’éclairage et le stockage de ce gaz dans l’espace urbain parisien ou londonien. Cette histoire est également une histoire de la conduite de l’expertise en France et au Royaume- Uni : l’approche comparative permet de mettre en évidence les modalités de la constitution des cercles d’experts, le lien entre l’expertise et la décision, et finalement les modalités de régulation des risques retenues dans chacun des pays. La possibilité de cadrer le risque grâce à l’édiction de la norme de sécurité apparaît alors comme un élément fondamental de la stabilisation des sociétés industrielles, à travers sa capacité à configurer les causes et les responsabilités.

Sur la base de ces recherches, J.-B. Fressoz reconsidère la thèse de la « société du risque » (Ulrich Beck)1, qui propose une série d’oppositions entre modernité et « modernité réflexive », société du progrès et « société du risque » - une société qui serait la première à distinguer dans les lumières éblouissantes de la science l’ombre de ses dangers.

La « société du risque » met ainsi en scène un passé technophile qui fait valoir notre propre réflexivité face aux choix technologiques. Ce récit sociologique présente l’inconvénient de laisser dans l’ombre les controverses, les contestations et mobilisations variées qui ont participé à la construction sociale de techniques plus sûres ou d’industries moins polluantes. En oblitérant la réflexivité des sociétés passées, ce récit dépolitise l’histoire longue de la dégradation environnementale. Et inversement, en insistant sur notre excellence d’aujourd’hui, il tend à naturaliser notre souci écologique et à passer outre les conflits sociaux qui en sont pourtant la source.

Au contraire, l’histoire proposée par J.-B. Fressoz est l’histoire d’une modernisation technologique qui s’est faite réflexivement, en dépit de la conscience aigüe des dangers. Les sociétés européennes des XVIIIe et XIXe siècle ont certes largement pollué et enclenché la carbonification de notre économie et de notre atmosphère et, en cela, elles ne semblent pas « réflexives ». Mais cela n'implique pas qu'elles ne se sont jamais posé de questions – et ce constat donne matière à discuter le développement auquel peut mener notre prise de conscience actuelle.

Jean-Baptiste Fressoz est historien des sciences, des techniques et de l'environnement. Après avoir été maître de conférences à l'Imperial College, Londres, il est maintenant chargé de recherche au Centre Alexandre Koyré (CNRS-EHESS).

Bibliographie

Fressoz, Jean-Baptiste. 2012.  L’ apocalypse  joyeuse  :  une  histoire  du  risque technologique, Paris, Éditions du Seuil.

Bonneuil, Christophe et Jean-Baptiste Fressoz. 2013.  L’ événement anthropocène : la Terre, l’histoire et nous, Paris, Éditions du Seuil.

Fressoz (J.B.), « Eugène Huzar et l'invention du catastrophisme technologique », Romantisme, 2010/4 n°150, p.97-103.

Fressoz (J.B.), « Gaz, gazomètres, expertises et controverses. Londres, Paris, 1815-1866 », Le courrier de l'environnement de l'INRA, n°62, décembre 2012

Fressoz J-B, « La leçon des catastrophes. Critique historique de l'optimisme postmoderne », La vie des idées, 2011

Fressoz (J.B.) et Locher (F.), "The frail climate of modernity. A climate history of environmental reflexivity", Critical Inquiry, 2012

Note

1 Beck, Ulrich. [1986], 2001. La société du risque : sur la voie d’une autre modernité, Paris, Aubier.
 

 

 


Détails

Lieu : La Maison Suger
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