Hommage à André Guillou (1923-2013)

par Maurice Aymard

André Guillou nous a quittés le 20 octobre dernier. Né en 1923 à Nantes, il allait fêter bientôt son 90e anniversaire. Arrivé à la retraite à l’EHESS en 1995, il avait trouvé à la FMSH l’accueil et le soutien dont il avait besoin pour poursuivre ses activités de chercheur et d’organisateur de la recherche sur le monde byzantin et, à travers l’Association Internationale d’Études du Sud-Est Européen (AIESEE) et son Comité National français, dont il a été jusqu’au bout l’un des animateurs et responsables sur l’histoire de l’ensemble des Balkans, une région qui lui tenait à cœur, qu’il connaissait parfaitement, où il se sentait chez lui et où il avait de nombreux amis. En souvenir de Pierre Belon du Mans, cet « apothicaire », médecin et savant naturaliste (1517-1564) qui avait parcouru pendant trois ans (1546-49) l’ensemble du Levant, de la Grèce à l’Égypte en passant par la Turquie et la Palestine, et publié l’ensemble de ses observations sur l’histoire naturelle, sur l’archéologie et sur les mœurs des habitants, souvent citées dans sa Méditerranée par F. Braudel, dans son Voyage en Égypte (1547) puis dans son célèbre Voyage au Levant, les observations de Pierre Belon du Mans, de plusieurs singularités et choses mémorables, trouvées en Grèce, Turquie, Judée, Égypte, Arabie et autres pays estranges (1553) , il y avait fondé en 1993 l’Association Pierre Belon qui publie depuis 1994, sous la forme d’un numéro thématique annuel, la revue Études Balkaniques–Cahiers Pierre Belon. Recherches interdisciplinaires sur les mondes hellénique et balkanique et une série de monographies. Nous avons été nombreux à lui rendre visite dans son petit bureau du 4ème étage de la MSH, puis dans celui du 3ème étage du France, l’un et l’autre toujours parfaitement en ordre. Car, André Guillou associait une véritable exigence de la précision, héritée de sa formation chartiste, et une sensibilité profonde aux grands problèmes du monde actuel (sur lesquels il s’est engagé et exprimé avec passion) comme à ceux de la longue durée d’un millénaire byzantin qui se prolonge sur plus d’un point pendant les siècles de la domination ottomane.

Nommé en 1952 après sa sortie de l’École des Chartes à l’École Française de Rome, puis à l’École Française d’Athènes, il avait acquis au cours de ces deux longs séjours dans ces institutions savantes une remarquable connaissance du terrain, et des ressources, en particulier manuscrites, conservées dans les bibliothèques, les archives et les monastères, dont l’édition, animée en France par Paul Lemerle avec la série des « Archives de l’Athos », allait, à partir des années 1960, accompagner le profond renouvellement des études byzantines dans la seconde moitié du 20e siècle. Les dix années qu’il passa ensuite de nouveau à Rome, comme secrétaire général de l’École Française (1958-68), avant d’être élu à la VIe Section de l’EPHE pour y diriger les recherches sur « l’histoire et la sociologie du monde byzantin. Sa vie se sera ainsi organisée en trois périodes. Seize années (1952-68) « sur le terrain », au contact de ses sources, des meilleurs spécialistes qui l’avaient vite accueilli comme un des leurs, et de prestigieuses institutions de recherche. Dix-sept années (1968-95) d’enseignant et de directeur de recherches à la VIe Section devenue l’EHESS, mais aussi à l’Université de Bari où il avait fondé en 1974 le Centre d’études byzantines et où il avait été appelé comme professeur associé en 1981. Puis, une « retraite » de dix-huit ans (1995-2013), exceptionnellement active, car entièrement consacrée à la recherche, et partagée jusqu’au dernier jour entre ses travaux personnels et l’animation, d’un côté, de l’Association Pierre Belon, et, de l’autre, de l’Association Internationale d’Études du Sud-Est Européen dont sa décennie de présidence (1999-2009) s’acheva avec le Xe Congrès organisé à la fin de septembre 2009 à Paris, pour la première fois hors de la péninsule balkanique, avec pour thème central : L’homme et son environnement dans le Sud-est européen (les populations, les moyens de travail, la production, les moyens de communication).

D’une bibliographie impressionnante par le nombre de ses publications (plus de 200 titres) et par la diversité des thèmes traités, on retiendra la grande cohérence d’une œuvre dominée à la fois par son érudition rigoureuse et par sa capacité de synthèse critique sur les questions et les problèmes qu’il avait choisi de traiter à fond. La première s’exprime avec maîtrise dans ses éditions de textes, concentrées autour de deux pôles géographiques principaux. D’un côté l’Italie du sud et la Sicile, avec Les Actes grecs de S. Maria de Messina, Enquête sur les populations grecques d'Italie et de Sicile (XIe-XIVe siècle), Testi 8, Palerme 1963, et les cinq volumes du Corpus des actes grecs d’Italie du Sud et de Sicile. Recherches d’histoire et de géographie, dont la publication par le Vatican s’échelonne sur les années 1967-80, complétée en 2009 par un sixième, Les actes grecs des fonds Aldobrandini et Miraglia (xie-xiiie siècles). De l’autre, les Archives de l’Athos, avec les 4 volumes des Actes de Lavra, qu’il a co-signés entre 1970 et 1982. Mais elle domine aussi un grand nombre de ses articles dont l’objectif est de déterminer avec la plus grande précision possible la signification de tel ou tel document ou ensemble de documents (des textes, mais aussi des monnaies) et les conclusions qu’ils permettent d’établir. Pour sa capacité de synthèse, il suffit de citer ici son ouvrage classique La civilisation byzantine (Arthaud, 1974/1990) dans lequel Alexander Khazdan proposait de voir, au terme du compte-rendu publié en 1980 dans les Annales, où il avait tout particulièrement souligné tout ce que ce livre apportait de neuf dans la façon d’aborder l’histoire de l’Empire romain d’Orient « la meilleure étude de la civilisation byzantine dans l’historiographie contemporaine ». Mais on y ajoutera aussi ses nombreuses contributions à des ouvrages collectifs, publiées aussi bien en français qu’en italien, et consacrées, pour la majorité de ces dernières (où l’on retrouve entre autres associés au sien, les noms de Filippo Burgarella, de Paolo Delogu, de Vera von Falkenhausen et de Gherardo Ortalli) à l’Italie byzantine, de l’exarchat de Ravenne à l’Italie méridionale.

Aucun doute n’est aujourd’hui permis. Tous ceux qui ont connu de près André Guillou savent qu’ils ont perdu un ami dont l’exigence scientifique, justifiée, n’avait d’égale que la fidélité. Tous ceux qui n’ont pas connu directement l’homme mais ont eu l’occasion d’aborder telle ou telle partie de son œuvre savent que c’est un des grands noms de l’histoire byzantine internationale de la seconde moitié du 20e siècle qui vient de disparaître. Une histoire dont on peut être surpris de constater qu’il faille rappeler avec force qu’elle constitue encore trop souvent la face sinon cachée, du moins mal ou trop mal connue, car « marginalisée » et à l’occasion « dédaignée », d’une histoire de l’Europe médiévale longtemps écrite à travers le prisme dominant, et parfois exclusif, de la chrétienté d’Occident. Pour cette histoire, qu’il nous faut apprendre à mieux connaître, et à considérer comme nôtre, André Guillou restera longtemps encore un guide précieux, vivant parmi nous.

Maurice Aymard
Historien, ancien administrateur de la Fondation Maison des sciences de l'homme

Depuis 2009, ses collègues, ses collaborateurs et ses amis, avaient suivi attentivement la préparation de Mélanges en son honneur – un témoignage d’amitié et de reconnaissance, dont la coordination a été assurée par Lisa Benou et Cristina Rognoni. En mars 2013, a paru le premier volume (Νέα Ρώμη, rivista di ricerche bizantinistiche, Χρόνος συνήγορος, Mélanges André Guillou, 8 (2011), Università degli Studi de Roma « Tor Vergata ») avec quinze contributions, qui a pu ainsi lui être remis. On y trouvera la liste complète de ses travaux publiés. Le deuxième volume est actuellement sous presse.

Partager