08 décembre 2011

L'écart et l'entre : conférence en streaming de François Jullien

Conférence inaugurale de la Chaire sur l'altérité du Collège d'études mondiales

Michel Wieviorka, administrateur de la FMSH, et Vincent Berger, Président de l'Université Paris-Diderot, sont heureux de vous inviter à la leçon inaugurale que prononcera

François Jullien

titulaire de la Chaire sur l'altérité créée avec le mécénat principal de PSA Peugeot Citroën, au sein du Collège d'études mondiales.

La conférence portera sur L'écart et l'entre. Ou comment penser l'altérité culturelle, elle sera diffusée en direct.

Une partie du texte de la conférence a été publié sous la forme d'un working paper de la FMSH : François Jullien, L’écart et l’entre. Ou comment penser l’altérité, FMSH-WP-2012-03, février 2012.

François Jullien en a tiré un ouvrage, publié en septembre 2012 : L'écart et l'entre. Leçon inaugurale de la Chaire sur l'altérité, Paris, Galilée, sept. 2012, 96 p.

Petite introduction : De l’altérité

L’ « autre » est l’outil même de la philosophie. Il l’est d’abord du discours. C’est lui déjà, nous dit Platon, qui, en permettant la communication des « genres » entre eux, justifie que l’on puisse dire d’une chose – la croisant avec d’autres – autre chose que le « même » ; et que notre parole ne soit pas stérilement bloquée dans la tautologie : qu’on puisse dire non seulement que Pierre est Pierre, mais autre chose de lui – que Pierre « est grand », etc. Il est aussi l’outil nécessaire à l’intelligence de tout procès. C’est lui, nous dit Hegel à l’autre bout de l’histoire du logos, qui, en déclôturant l’essence et l’ouvrant sur son dépassement, promeut la substance en « Sujet » – la travaillant négativement de l’intérieur – et lui découvre un devenir : c’est en passant dans son autre qu’on devient soi. Mais l’ « autre » n’est pas seulement le moteur de toute dialectique, qu’elle soit du discours ou de l’histoire, car c’est lui aussi qui de lui-même appelle au débordement de la raison : en situant et construisant en alternative les productions de l’imaginaire, de la révolte, de l’utopie. C’est donc la catégorie de l’autre qui, d’une façon comme de l’autre, porte en elle l’auto-déploiement de la pensée. Philosopher, comme l’ont dit encore Deleuze ou Foucault, c’est toujours « penser autrement ».

Reste que, au sein de la culture européenne, la catégorie de l’autre est longtemps demeurée sous la coupe d’un universel conçu à partir de la seule expérience – historique et intellectuelle – qui fut celle de l’Europe. Il a fallu le patient travail des anthropologues, comme aussi le déplacement progressif du centre de gravité du monde hors de l’Occident, pour que se fissure l’ethnocentrisme européen et qu’on commence à envisager une altérité culturelle : c’est-à-dire qu’on ne considère plus la diversité des cultures dans la dépendance de l’européenne, celle-ci étant censée incarner le « développement nécessaire » de l’esprit humain, mais en vis-à-vis d’elle et dessinant d’autres possibles. Tandis que nous découvrons ces cultures parallèles comme autant de ressources ou de fécondités et tirons parti de leur extériorité (de ce que Foucault appelait « hétérotopie »), un dépaysement s’opère qui, par effet de retour, permet de sonder les parti-pris implicites de notre propre pensée, tous ces choix enfouis que nous véhiculons comme allant de soi et qui servent à tisser notre « évidence » ; bref, d’obtenir une prise oblique sur notre impensé. Car, à faire travailler ces écarts perçus entre cultures, au lieu de les laisser écraser sous le rouleau compresseur de l’uniformisation mondiale, il s’en dégage une chance nouvelle pour la raison. Elle n’est pas seulement de pouvoir acquérir du recul dans son esprit ; mais aussi, en abandonnant toute définition donnée d’emblée de l’Homme – toujours idéologique – de pouvoir procéder, à partir de la diversité des cultures, à ce que j’appellerai l’ « auto-réfléchissement » de l’humain.

Mais établir enfin un vis-à-vis des cultures ainsi qu’explorer leur altérité possible, au lieu de la recouvrir, contient aussi un danger : celui de leur affrontement. Au clash annoncé, qui ne préfèrerait, bien entendu, la tolérance, qui est gage de bonne volonté ? Mais pourquoi chacun renoncerait-il à l’absolu de ses valeurs et que signifie « tolérer » ? Au compromis qu’on recommande ne faut-il pas préférer la compréhension ? Obligation nous est donc faite désormais de sortir le fameux « dialogue des cultures » de l’humanisme mou dans lequel il traîne et de lui donner un sens fort en rechargeant l’un et l’autre : à la fois le dia de l’écart – un « dia-logue » est d’autant plus riche, disaient déjà les Grecs, qu’il met d’écart en jeu – et le logos de l’intelligible, qui seul peut effectivement définir un commun de l’humanité.

Il en résulte qu’ériger en vis-à-vis les cultures ne devra pas conduire à penser ce monde de la diversité culturelle comme une juxtaposition d’altérités (de sous-mondes emboîtés) ; mais que le concept de l’ « autre », comme nous l’a appris la philosophie, sert à dialectiser et circuler, au risque sinon de laisser des identités se refermer et s’abêtir. Ne tombons point d’un écueil dans l’autre, de Charybde en Scylla : ne versons pas, d’un universalisme facile, dans un relativisme paresseux, en repliant chaque culture sur ce qui serait son « noyau » dur (« essence », « esprit » etc). Car les figures d’altérité qu’on peut construire à la rencontre de cultures extérieures feront d’autant mieux paraître, en se retournant, l’hétérogénéité propre à chaque culture, et ce, quelle qu’en soit l’échelle. En ressort mieux, au contraire, l’altérité interne : combien le culturel est toujours travaillé d’options rivales, dominantes ou dominées, s’imposant ou refoulées. Seule, cette tension  assure la « vie » de la culture ; ou c’est l’écart qui fait tenir ensemble et crée la co-hérence. En aucun cas, la catégorie de l’altérité ne saurait être immobilisée – encore moins hypostasiée. Car elle relève, non de l’essence, mais de l’outil.

Détails

Lieu : Le France

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