12 février 2019

La tentation du luxe

Journée d'étude | Mardi 12 février

Dans le monde moderne fortement marqué par la rationalité instrumentale, la fascination pour le luxe demeure intacte, et particulièrement chez ceux qui s’enrichissent dans des secteurs dominés par les paramètres de l’économie. Or le luxe échappe à la froide logique de l’économie, il ne se réduit pas à la pure valeur marchande, mais porte la marque de l’excès, de la dépense. C’est précisément en référence à la consistance symbolique des biens précieux, aux modes de circulation et d’appropriation dont ils font l’objet que l’anthropologie aborde la question du luxe. Lors d’une précédente journée d’étude on a abordé la question des biens précieux et de la manière dont ils cristallisent de la valeur. Le regard était porté sur l’objet dans son rapport à une histoire, à des formes de sacralité, à son insertion dans des circuits d’échange.

Dans le monde capitaliste, le fait de privilégier la dimension marchande de l’article de luxe et la fétichisation dont il fait l’objet, ne semble pas incongru. La structuration du marché du luxe autour de grands conglomérats a durablement transformé ce secteur. Les dispositifs commerciaux mis en place, l’usage des médias et d’internet à travers les blogs et les systèmes de vente en ligne contribuent à désacraliser l’image du luxe. Il est partout donné à voir, dans les espaces publics, les galeries marchandes, les centres commerciaux, les aéroports, jusque dans le métro, à un public qui très majoritairement n’y a pas accès. Dans des pays longtemps contraints à l’austérité, il a refait surface et connait un engouement à la mesure des trajectoires d’enrichissement accéléré qu’on observe notamment dans les anciens pays communistes, à commencer par la Russie et la Chine.

Ce contexte général a eu pour effet d’induire une perception du luxe axée avant tout sur l’objet et qui par contrecoup réduit le sujet à son rôle de consommateur. Or le rapport au luxe mérite d’être envisagé dans toute sa complexité, et pour ce faire, il vaut la peine de faire varier la focale, en privilégiant cette fois le point de vue du sujet - un sujet doté de désir, de fantasmes, et pour lequel ce qui fait sens, c’est la part de rêve associée à l’image de l’objet. D’où l’idée de prendre au sérieux la tentation du luxe. La tentation, nous dit le dictionnaire, c’est "ce qui incite à une action en éveillant le désir". Autre définition : "impulsion qui pousse au péché, au mal". Car la tentation porte en elle les stigmates de la transgression. On "succombe" à la tentation : autant dire que les choses peuvent mal finir.

C’est la dimension subversive du luxe qui est ici soulignée. Luxe, luxure : l’association n’a pas seulement été faite par la tradition chrétienne, mais aussi par la vulgate communiste. Pour autant, la tentation en tant que telle n’a pas été éradiquée, et elle a resurgi, vivace, avec le triomphe de l’économie de marché. Que chacun puisse être tenté par le luxe signifie aussi que la corrélation entre luxe et richesse n’est pas nécessairement pertinente. Chacun porte en soi une désir de luxe qui n’est pas nécessairement indexable au prix d’une marchandise. Ce qui alimente la tentation, c’est plutôt l’anticipation de la dépense, et d’un arrachement aux contraintes immédiates du quotidien, la possibilité aussi de s’émanciper du poids d’une histoire et de déterminations sociales contraignantes. Le luxe devient alors un mode d’affirmation du sujet, particulièrement apprécié dans les pays qui ont subi les rigueurs de l’austérité.

La tentation du luxe aurait-elle des vertus cathartiques ? Est-elle, à l’inverse une pathologie du modèle néolibéral ? C’est aussi l’une des questions qui sera soulevée dans cette table ronde qui mettra en présence anthropologues, historiens, psychanalystes et sociologues. Par-delà les chiffres et les stéréotypes ordinaires qui trop souvent en aplatissent la dimension anthropologique nous essaierons d’analyser, à travers la diversité des terrains et des expériences, des processus qui permettent de mieux comprendre les rapports des sujets au luxe, la dialectique subtile d’attraction et de répulsion qu’il suscite, mais aussi la récurrence d’images et de styles qui contribuent à dessiner un monde commun du luxe contemporain.

Journée d'étude proposée par Marc Abélès (EHESS-CNRS-Collège d'études mondiales) et Lynda Dematteo (CNRS) dans le cadre de la chaire Anthropologie globale du luxe.

Intervenants

| Marc Abélès (EHESS-CNRS-Collège d'études mondiales)
Préférence, influence : le monde enchanté des it girls

| Djurdja Bartlett (London College of Fashion de l'University of Arts de Londres)
Politics of Luxury: The Burdens of Culture and Ideology in Sartorial Exchanges

| Catherine Becker (CELSA),
La tentation du luxe en Chine: moteur ou limites du système ?

| Valerio Coladonato (The American University of Paris)
Luxe et séduction des classes populaires : Eva Perón, Lady Diana, Beyoncé

| Lynda Dematteo (CNRS)
François Fillon, Arnys et le diable en anthropologie

| Sara Guindani (Université Paris 8, FMSH)
Le luxe, une pathologie de la limite ?

| Thierry Paquot (Institut d’urbanisme de Paris)
Le luxe, compatible avec l’écologie ?

| Nick Rees-Roberts (Université Sorbonne Nouvelle Paris 3)
Fashion Film and the Luxury Economy

| Boris Petric (Centre Norbert Elias),
Désir et peur sur les vins français : ethnographie d’une marchandise de luxe

| Jacqueline Tsai (Université Paris-Sorbonne)

Détails

Journée d'étude

Mardi 12 février 2019
9h30 - 18h

Salle A3-35
FMSH | 54, bd Raspail, Paris 6

Entrée libre

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