12 avril 2016

Les paradoxes du rêve | Chimères 86

Séance du séminaire Anthropologie, psychanalyse et politique. Regards sur les terrains, de l'Association française des anthropologues (AFA) Cycle 2015-2016 : Subjectivation et globalisation en partenariat avec le CRPMS.

Anne QUERRIEN, Monique SELIM et Monique ZERBIB

Témoin éveillé de la vie psychique endormie, le rêve garde la porte qui sépare le conscient de l’inconscient. Il épouse les formes de celui-ci : porte dérobée quand l’inconscient descend dans les profondeurs de la vie interdite en surface, espace fastueux de la vie symbolique quand le rêve dicte à un peuple les règles de son appartenance, miroir déformant de la vie quotidienne quand celle-ci est tendue par l’impératif de consommation, image illusoire d’un avenir meilleur quand l’idéologie politique s’en empare et le transforme en instrument d’asservissement.
Le rêve est multiple et foisonnant, porteur à des degrés variables de toutes ces figures, dans les situations où il avance plus ou moins timidement son questionnement. Au milieu de ces différentes pistes, l’analyse trace pour chacun un chemin spécifique, une offre fragile de liberté.
En offrant à tout un chacun une démarche de thérapie par la parole, proche de celle qu’il avait déjà inventée avec les névrosés, Freud a semblé fermer la porte du rêve aux psychotiques et aux êtres vivants incapables d’interagir de façon langagière avec leurs thérapeutes. Pourtant il a également affirmé que c’était les enfants qui avaient accès le plus directement à leurs rêves, sans se soucier du fait que le terme « enfant » ou « infans », veut dire précisément qui ne parle pas, qui est hors de ces enjeux langagiers. Toujours le paradoxe du rêve.
Aujourd’hui les neurosciences, dans leur prétention démocratique, ont beau jeu de dire : tout le monde rêve, même les animaux rêvent, tout le monde a des périodes de sommeil paradoxal, pendant lesquelles le cerveau et les yeux s’agitent fortement, pendant lesquelles les neurones battent leurs cartes pour se préparer au réveil. Cette préparation conduit d’après les observations freudiennes à passer peu ou prou les propositions du rêve sous les fourches caudines de la vie morale éveillée. Il y aurait une instance de censure qui ferait du rêve un accomplissement de désir, conscient finalement de son impuissance. Spécialistes des neurosciences et collègues de Freud, tout le monde s’unit pour dire qu’il n’y a pas d’accomplissement de désir, notamment sexuel, et qu’à aiguiller le désir de la sorte on le conduit précisément vers l’impuissance. Accomplissement, impuissance, encore le paradoxe du rêve, et sa méconnaissance.
Quel est l’espace ouvert par le rêve ? Comment est-il articulé avec l’espace politique au sein duquel il permettrait de se déplacer, ou à l’immobilisme duquel il obligerait à s’adapter ? Quelle force véhicule le rêve ?Est-il entièrement agi par les pouvoirs qui l’imposent ou a-t-il une consistance propre ?
Les terrains dont sont issus les articles de ce numéro font autant état de rêves collectifs que de pratiques individuelles. Dans l’un comme dans l’autre cas peut-on imaginer une politique du rêve, un partage des récits, un soutien mutuel dans un cheminement de désir ?

Numéro Rêves Sommaire

Les paradoxes du rêve
Anne Querrien, Monique Selim, Monique Zerbib : introduction

Agencements
Sylviane Lecoeuvre :  La Traumdeutung : Grand-œuvre de Freud ou orchestration collective ?
Max Dorra : Pour une rêvolution de l’entendement

Terrain
Monique Selim : Angoisses, contestations, rêves au Laos
Pascale Absi : La vie rêvée d’une anthropologue… au lit avec Yuli
Barbara Glowczewski : Des Dreamings aborigènes aux foncteurs guattariens
Lucia Sagradini : Nuit d’enfer. Avec Histoire de l’ombre. Histoire de France, un film d’Alex Pou
Abrahao de Oliveira Santos : Culture africaine au Brésil : rêve, résistance et singularisation

Clinique
Olivier Apprill : Le voleur de rêves
Olivier Douville : En quoi le rêve de quelques psychotiques élargit la doxa psychanalytique
Danielle Roulot : Travail du rêve, travail du deuil
Keramat Movallali : Travail du rêve et neurophysiologie du sommeil
Richard Abibon : L’impossible : réel de la physique ou Réel de la psychanalyse ?
Quentin Vergriete : D’un rêve végétal en psychiatrie
Monique Zerbib : Rêves, hallucinations et états psychotiques : la voie royale

Fiction
Evelyne Lopez Campillo : La restitution de la Joconde
Jean-Claude Polack : Une femme de rêve
Marco Candore : Songe rouge
Sonja Hopf : Voyage avec Félix, extrait d’une schizoanalyse
Emmanuel Valat : En écho au film Le Vertige des possibles de Vivianne Perelmutter
Annie Vacelet-Vuitton : La déchirure

Politique
Vincent Bonnet : Ombres sur la Tunisie
Nicola Valentino : Recueil de rêves des détenus de la prison spéciale de Palmi
Marc Hatzfeld : Mezzogiorno
Joani Hocquenghem : Songe du Zócalo
Guy Trastour : Y a-t-il des mesures anti-rêve ?

LVE
Anne Querrien : Roger Caillois et G.E. Grunebaum : Rêves et sociétés, Gallimard, 1967

LES AUTEURES
Anne Querrien, sociologue, coéditrice des revues Chimères et Multitudes, est auteure de L’école mutuelle, une pédagogie trop efficace ?, paru au Seuil/Les empêcheurs de penser en rond.
Monique Selim, anthropologue, directrice de recherche à l’IRD (UMR 245, CESSMA, Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques, université Paris Diderot/INALCO/IRD), a travaillé en France (anthropologie urbaine), au Bangladesh, au Laos, au Vietnam, en Ouzbékistan (anthropologie du travail) et désormais en Chine, sur la société civile. La globalisation idéologique est au centre de ses recherches.
Monique Zerbib, Psychanalyste, membre affilié de la Société de Psychanalyse Freudienne, Psychologue  clinicienne attachée à l’E.P.S de Maison Blanche, Paris, membre du comité de rédaction de la revue Chimères, de l’association psychanalytique Œdipe Le Salon et du groupe de recherches Pandora - Psychanalyse et Processus de Création.

Des mêmes auteures

Anne QUERRIEN (Sélection)

Codirectrice (avec Yann Moulier Boutang et Yves Citton) de Multitudes depuis 2008
Codirectrice (avec Jean-Claude Polack) de Chimères depuis 2011.
Directrice de la rédaction des Annales de la Recherche Urbaine, n° 25 à n° 55-56, 1985 à 1992 dont :
« Développement social des quartiers », Annales de la Recherche urbaine, n° 26, 1985.
Co-directeur, Annales de la Recherche Urbaine, n° 5778 à n° 105, 1993 à 2007, dont :
Avec Pierre LASSAVE (ed.), « Patrimoine et modernité », Annales de la Recherche urbaine, n° 72, 1996.
« Ponts, réseaux, paysages en Côtes d’Armor », Pour mémoire, n° 5, 2008, 55-63.
(co-ed.), Ces quartiers dont on parle, Paris, Éditions de l’Aube, 1997.
« Hommage à Bernard Lepetit », in Alain OBADIA, Entreprendre la ville, Paris, Éditions de l’Aube, 1997.
« Nouveaux territoires urbains », avec Toni NEGRI et Thierry PILLON (ed.), Futur Antérieur, 29, 1995.
« Un art des centres et des banlieues, la représentation d’espaces pluriethniques », Hermès, 10, août 1991, 10 pages.
« Écoles et corps, le cas des Ponts et Chaussées », Annales de la Recherche urbaine, décembre 1981, 10 pages.
« Équipements collectifs, pour une autoprogrammation », Techniques et Architecture, décembre 1977, 4 pages.
L’enseignement. L’école primaire, Paris, Éditions Recherches, 1976 ;
Réédition L’école mutuelle : une pédagogie trop efficace ?, Paris, Éditions du Seuil/Les empêcheurs de penser en rond, 2004.

Monique SELIM (sélection)

L’enchantement de la société civile globale, ONG, femmes, gouvernance, avec Bernard Hours, Paris, L’Harmattan, 2014.
Hommes et femmes dans la production de la société civile à Canton (Chine), L’Harmattan, 2013, 304 p.
À quoi et comment dépenser son argent ? Hommes et femmes face aux mutations globales de la consommation, avec Isabelle GUÉRIN (ed.), L’Harmattan, 2012, 349 p.
La crise vue d’ailleurs, avec Pascale PHÉLINAS (ed.), L’Harmattan, 2010, 302 p.
Anthropologie politique de la globalisation, avec Bernard HOURS, L’Harmattan, 2010, 284 p.
L’Ouzbékistan à l’ère de l’identité nationale, avec Laurent BAZIN, Bernard HOURS, L’Harmattan, 2009, 368 p.
Anthropologues et économistes face à la globalisation, avec Eveline BAUMANN, Laurent BAZIN, Pepita OULD AHMED, Pascale PHÉLINAS, Richard SOBEL (ed.), L’Harmattan, 2008, 275 p.
L’argent des anthropologues, La monnaie des économistes, avec Eveline BAUMANN, Laurent BAZIN, Pepita OULD AHMED, Pascale PHÉLINAS, Richard SOBEL (ed.), L’Harmattan, 2008, 318 p.
La mondialisation au risque des travailleurs avec Eveline BAUMANN, Laurent BAZIN, Pepita OULD AHMED, Pascale PHÉLINAS, Richard SOBEL (ed.), L’Harmattan, 2007, 290 p.
Solidarités et compétences, pratiques et idéologies, avec Bernard HOURS (ed.), L’Harmattan, 2003, 362 p.
Pouvoirs et marché au Vietnam, tome I : Le travail et l’argent, 282 p. ; tome II : Les morts et l’État, L’Harmattan, 2003, 302 p.
Motifs économiques en anthropologie, avec Laurent BAZIN, L’Harmattan, 2001, 251 p.
Politique et religion dans l’Asie du Sud contemporaine, avec Gérard HEUZÉ (ed.), Karthala, 1998, 250 p.
Démarches ethnologiques au présent, avec Gérard ALTHABE, L’Harmattan, 1998, 227 p.
Essai d’anthropologie politique sur le Laos contemporain, marché, socialisme et génies, avec Bernard HOURS, L’Harmattan,1997, 391 p.
Salariés et entreprises dans les pays du Sud, avec Robert CABANES, Jean COPANS [ed.), Karthala, 1995, 464 p.
L’aventure d’une multinationale au Bangladesh, ethnologie d’une entreprise, L’Harmattan, 1991, 254 p.
Une entreprise de développement au Bangladesh, le centre de Savar, avec Bernard HOURS, L’Harmattan, 1989, 174 p.
Urbanisation et enjeux quotidiens, avec Gérard ALTHABE, Christian MARCADET, Michèle DE LA PRADELLE, Anthropos, 1985, 198 p. Réédition 1993, L’Harmattan.
Urbanisme et réhabilitation symbolique, avec Gérard ALTHABE, Bernard LÉGÉ, Anthropos, 297 p. Réédition L’Harmattan, 1993.

Monique ZERBIB (sélection)

« Rêves, Hallucinations et Etats psychotiques », in Les Paradoxes du rêve, Chimères, n°86, Editions Eres, novembre 2015
« Moby Dick ou le Monstre supposé » in Œdipe à Cadix, Moby Dick ou le désir dont il s’agit, les Editions des Crépuscules, avril 2015
 « De l’ange déchu à l’ange déçu » in Œdipe à Florence,  Dante : Divan et Divine Comédie, Les Editions des Crépuscules, février 2014
« L’amie à qui nous n’aurons pas sauvé la vie », entretien autour du Journal de Ruth Maïer, in L’esprit de Narvik n°1,  Juin 2014
« Eloge de la structure molle » in Œdipe à Alcala, le désir du psychanalyste à l’épreuve de Don Quichotte, les Editions des Crépuscules, février 2012
« Sans fauteuil ni divan : le Club », in Les Lettres de la SPF n°24, 2010
«Clubs Thérapeutiques, l’exemple Via Nova » in Chimères n° 57, 2005
« La représentation des nains et des bouffons dans l’œuvre de Vélasquez » in Les Corps extrêmes, n°2, Champ Psy,  éd. L’Esprit du temps, 2004
 « Le club au vif du sujet » in la Fabrique du Soin, Institutions n°20, mars 1997
Entretien avec le peintre Christian Bonnefoi, « Division de la division » in Chimères n°37, 1999
Entretien avec le peintre Salvador Dali pour le journal El Pais, Madrid, juillet 1978


Argumentaire du séminaire

Ce séminaire propose de repenser les dialogues et les mises à l’épreuve réciproques entre anthropologie et psychanalyse. Il s’efforce d’articuler trois lignes de questionnement :

•    Clinique  du  terrain  et  terrains  cliniques  :  des  anthropologues s’interrogent sur la nature des relations interpersonnelles développées durant leurs enquêtes, le sens et les modalités de leur écoute, et, corollairement, les mobiles intimes de la parole des acteurs. Les crises économiques et politiques qui bouleversent de nombreuses sociétés s’impriment, en  effet, dans la situation ethnologique. De surcroît, l’ethnologue se trouve de plus en plus fréquemment en contact avec des populations  en  fragilisation  croissante,  en  état  de  non  inscription,  et même d’errance.

•    Folie et État : on développera une réflexion croisée, d’un côté sur les effets sur les élaborations identitaires des nouvelles représentations du bien-­‐être  psychique, de l’autre, sur les instances de légitimation sur ce que serait une bonne santé psychique en termes de prévention, de diagnostic, de traitement et de leur évaluation. Enfin, le lien doit être souligné entre les terreurs issues de la violence de l’État et les confusions des registres du Réel, de l’Imaginaire et du Symbolique, qui font tenir l’existence singulière et les échanges sociaux. D’une certaine manière, la folie a disparu au profit de l’exclusion et de la stigmatisation des perdants. Dans les pays lointains qui ne rentrent pas dans cette industrialisation du soin, l’OMS., au contraire, préconise un retour aux dispositifs dits « traditionnels », légitimant médiums, devins et autres guérisseurs. Dans ces deux configurations du monde globalisé, les États jouent un rôle majeur, idéologique, symbolique, mais aussi institutionnalisant les corps des professionnels du soin psychique. La psychanalyse fait actuellement l’objet d’un débat social, d’autant plus aigu que c’est la singularité du sujet individuel qui est en jeu. La présence de la psychanalyse dans les institutions de soin et d’enseignement redevient l’enjeu d’une lutte, alors que la psychiatrie et la psychopathologie sont de plus en plus biologiques.

•    Un   dernier   volet   :   rouvrir   le   débat   entre   anthropologie   et psychanalyse de l’ordre épistémique et épistémologique, à l’heure où le cognitivisme est, pour un nombre croissant d’anthropologues, un outil de validation de leurs recherches et de leurs résultats. La généralisation de l’économie de marché a eu des effets de plus en plus prononcés sur les définitions de la souffrance psychique, des troubles mentaux, leurs modes de diagnostic et leur traitement. Dans les démocraties industrielles, on constate la dominance des modélisations biologiques et neurologiques, le retour à un primat héréditaire et la mise en avant de polices de rééducation comportementaliste.

Séminaire organisé par :
    Olivier Douville, psychanalyste, Laboratoire CRPMS Université Paris 7, douvilleolivier@noos.fr
    Delphine Lacombe, sociologue, MISHA, CNRS Alsace, delphine.lacombe@misha.fr
    Julie Peghini, anthropoloque, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8,   Laboratoire CEMTI, julie.peghini@univ-paris8.fr
    Monique Selim, anthropologue, directrice de recherche à l’IRD monique.selim@ird.fr


Détails

Lieu : La Maison Suger
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