04 février 2015

Transmission des savoirs professionnels | Transmettre par jeu

Séminaire de sémiotique 2014-2015

La question de la transmission : institution et histoire

Dominique JACQUES-JOUVENOT
Socio-anthropologie de la transmission des savoirs professionnels

Pierluigi BASSO
Transmettre par jeu, communiquer l’engagement : pédagogie, mobilité sociale et contre-rhétorique de l’Histoire

Socio-anthropologie de la transmission des savoirs professionnels

Dominique JACQUES-JOUVENOT
Professeure de sociologie (LASA-UFC)

L’acte de transmettre est considéré ici comme un acte fait des trois obligations anthropologiques donner-recevoir et rendre (M. Mauss). Dans cette perspective les contenus des savoirs sont toujours rapportés aux interactions dans lesquelles ils circulent. C’est le seul moyen pour le sociologue d’aller au delà des rhétoriques professionnelles des acteurs qui font une place très grande aux savoirs naturalisés. Nous montrerons que cette attitude leur permet de dissimuler les ressorts culturels de la transmission. Transmettre des savoirs ne se comprend donc qu’à partir de l’analyse de la transmission des places entre des acteurs sociaux : les donateurs et des donataires. Les faits de transmission résultent de processus qui articulent les générations les unes aux autres et ce, dans une temporalité longue.

Transmettre par jeu, communiquer l’engagement : pédagogie, mobilité sociale et contre-rhétorique de l’Histoire

Pierluigi BASSO
Université Lumière Lyon 2 /Laboratoire ICAR – ENS de Lyon)

Le concept de transmission a deux acceptions qui semblent caractériser de manière opposée une sémiotique des cultures. D’une part, la transmission peut être vue comme un paradigme viral de la diffusion des valeurs, à travers une pénétration des messages qui traverse les filtres critiques des acteurs sociaux ; de l’autre, la transmission dénonce les efforts et les engagements d’une génération pour confisquer un patrimoine des savoirs et des oeuvres pour la postérité. L’immédiateté et la peur de l’oubli sont paradoxalement les deux perspectives contraires de l’auto-observation de la postmodernité, vu que cette dernière est prise par une double contrainte  démocratique : (i) permettre la liberté d’entreprise dans le monde de la communication, (ii) laisser aux acteurs de la communication la liberté d’interprétation.

Le grand spectacle de la communication n’est qu’une vaste confrontation des thérapies contraires pour aggraver cette double contrainte et porter jusqu’au bout les contradictions internes. D’un côté, la communication des loisirs est une industrie tellement importante  qu’on accepte la transmission la plus envahissante et diffuse ; de l’autre côté, on estime que la tâche de véhiculer les connaissances peut heurter la sensibilité des jeunes générations qui, libres d’apprendre ce qui est important dans leur vie – différente par définition –, peuvent être soumises à des décisions pédagogiques seulement à travers la médiation, pleine de contingence, du jeu. La sûreté de l’impact de la publicité peut aller de pair avec l’indétermination ludique de l’éducation.

Dans le théâtre du social, la face est la première forme d’implication dans l’interaction, mais on peut diffuser un nombre si élevé d’images de soi que finalement ce dernier a converti la prolifération publique des simulacres identitaires dans l’indétermination de l’identification (aucune image n’est « propre » – dans toute l’acception du mot). La liberté suicidaire sur le plan symbolique (je suis partout et nulle part à travers les images diffusées, disponibles pour l’usage le plus impropre) entre en résonance avec une société liquide (ou liquidée) qui fait confiance à la pédagogie dépersonnalisée, techno-environnementale, ludique. La transmission donne une assurance de profits à l’identité disséminée, qui utilise les médias pour dissiper chaque détermination attributive (voire « accusative», « incriminante »), tout comme l’industrie de la communication, qui trouve dans la consommation quantitative d’images une compensation à l’indétermination interprétative.

Si le hasard identitaire est bienvenu, le royaume des choses doit être en revanche « patrimonialisé ». Le patrimoine est la figure d’une transmission réussie qui n’a pas besoin d’efforts persistants (valeurs en stock). Le principe figural de la thésaurisation va de pair avec la perte de l’élaboration historique car, à la multifonctionnalité irréfléchie des patrimoines, va correspondre une incapacité d’assignation ferme et univoque aux évènements sociaux et à leurs protagonistes. À ce propos, on peut enregistrer un autre paradoxe postmoderne de la transmission : la recherche des homologies entre différents plans de la société trouve une contradiction dans la spécificité du terrain de réalisation et dans les traces « humaines » des phénomènes structuraux. On a du mal à « continuer » l’Histoire si on ne comprend pas son indisponibilité figurale, ses ancrages inéchangeables ; l’Histoire ne peut pas être postmoderne, en souffrant de la désappropriation d’une transmission qui n’a plus de poids.


Détails

Lieu : La Maison Suger
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