20 février 2015

Expérience diagrammatique et pensée de la partition graphique (Tractatus, 2.151)

Séminaire "Détrôner l'être ?"

avec Lenka STRANSKY (Paris 1/ACTE)

Si le diagramme est le compagnon de toujours des physiciens, mathématiciens, géographes et sociologues par l’usage instrumental qu’ils en font dans leurs ouvrages, ce n’est qu’au 20e siècle que le mot « bizarre » diagramme (Deleuze) devient de plus en plus fréquent dans les écrits des philosophes et des sémiologues, où il ressurgit comme un régime de pensée : pensée par le diagramme, pensée diagrammatique (Pierce, Jacobson, Foucault, Deleuze, Guattari, Chatelet, Goodman,…).

La notion de partition graphique est habituellement associée aux créations des compositeurs new yorkais des années 1950 (Feldman, Cage, Brown, Wolff) en tant qu’artefact du domaine intermedia et cas particulier de la notation musicale. Avec le temps, la variété d’approches dans ce domaine n’a fait que s’accroître, d’autant plus que parmi les artistes se livrant à ce genre d’activité créatrice figure une proportion non négligeable de plasticiens. Quoiqu’il en soit, ces faits artistiques nombreux et variés alimentent encore les débats et soulèvent de nombreuses questions, notamment dans le contexte actuel où les nouvelles technologies influencent de plus en plus la création artistique. C’est surtout par leur capacité de fonctionner comme un écran de projection des modèles de composition et par leur manière d’exploiter le jeu des interactions sensorielles que les partitions graphiques peuvent être considérées comme une sorte de « méta-pensée » des formes sonores dans la création des dispositifs numériques. Un réexamen des partitions de ce type et leur classification sont donc plus que jamais d’actualité.

De ce travail de taxonomie et de mes travaux visant à interroger ces faits artistiques du point de vue graphémologique et grammatologique, j’ai déduit que la plupart des partitions graphiques et conceptuelles pouvaient être assimilées à des diagrammes et qu’il était indispensable de les réexaminer au prisme des régimes de pensée diagrammatique.

Cela est d’autant plus vrai que les premières partitions qualifiées de graphiques (celles de M. Feldman, 1950) ont été conçues comme des diagrammes — « graph » en anglais signifiant aussi « diagramme ». Ce n’est qu’après Feldman, notamment avec Brown (Folio, 1952, Four Systems, 1954 ) et Cage (Cartridge music, 1960), que diverses partitions ont été qualifiés de « graphiques » pour d’autres raisons, notamment dans le but de souligner le caractère non conventionnel —pour une partition— de leur aspect graphique. Si Brown et Cage font appel à une représentation libre au niveau graphique — traits, points, courbes, formes diverses—, il faut souligner que les partitions de Feldman relèvent du graphe stricto sensu, organisé selon une grille de cases agencées verticalement et horizontalement sur une feuille de papier blanc ou placées sur la trame carrée régulière du papier millimétré.

Mais quelle qu’elle soit, une partition graphique est —en tant que diagramme— un opérateur d’une pensée plastique. Elle n’offre pas une représentation d’une réalité sonore, mais donne à penser plus qu’elle ne représente. La partition permet de visualiser ce qui est inaccessible à la perception immédiate. Elle vise donc un concept qui n’est pas décrit, mais qu’on peut réaliser. Dans ce type de partition, l’interprète est entraîné dans un processus interactif de coproduction de l’œuvre. Le compositeur n’a plus le « contrôle total » du résultat sonore obtenu. Il doit prévoir au cours de son travail de « programmation », l’ensemble des possibilités combinatoires permises par la partition, aussi bien avant que pendant sa réalisation. Mais il sait que de toute façon, la totalité de cet « univers des possibles » lui reste inaccessible. La partition invite à une réponse constructive, analytique et cognitive de la part de l’interprète.

Dans cette communication, après avoir présenté la genèse des partitions graphiques ainsi que leurs principes, nous nous interrogerons sur le rôle que les diverses approches diagrammatiques peuvent jouer dans la pensée liée à ce type de partitions, notamment en tant que voie ouvrant à de nouvelles méthodes d’analyse, à de nouvelles formes de réalisation sonore et à de nouveaux types de démarches créatives que le compositeur et le réalisateur doivent mettre en œuvre. Parallèlement, nous nous attacherons à mettre en exergue la présence de l’idée de diagramme dans les travaux de Wittgenstein. Car bien que ce dernier ne recoure que très rarement à l’emploi du terme, il accorde, dans ses écrits, une grande importance à la notion au travers d’une présentation très personnelle : il n’établit pas de différence de nature entre un diagramme et une image et s’interroge sur le lien entre le diagramme et le mouvement de la pensée, la contiguïté entre la création et le virtuel, la dynamique et la signification, la mobilité et le concept.

Séminaire ouvert aux musiciens, mathématiciens et philosophes

 


Détails

Lieu : Le France
Localisation : Salle 3
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