05 novembre 2014

La transmission de l'histoire et le souvenir du présent | Sémio-anthropologie de la transmission

Avec Jean-François Bordron et Jacques Fontanille

Jean-François Bordron, Université de Limoges, CeReS

La transmission de l'histoire et le souvenir du présent

Dans son livre Lumière et matière, Richard Feynman soutient qu’il n’existe que trois sortes d’événements possibles dans l’univers : le déplacement d’un photon, le déplacement d’un électron [R. Feynman,  Lumière et matière, Trad. de Françoise Balibar et Alain Laverne, Interéditions, 1987, p.119. ], la rencontre d’un photon et d’un électron  (auxquels il faut ajouter les phénomènes dus à la gravitation). Un historien ne pourrait sans doute pas se satisfaire de cette assertion, aussi poétique soit-elle, car comment situer alors ces autres événements que sont les grandes révolutions politiques ou culturelles comme les changements de régime ou l’invention de l’écriture ? Par ailleurs l’histoire, vue sous la perspective de la longue durée, offre de fascinantes permanences dans les usages et les pratiques, qu’il s’agisse de mythologies, de rituels, d’agriculture... On remarquera pourtant que la connaissance physique, l’histoire événementielle, la permanence de certaines pratiques doivent toutes, d’une façon ou d’une autre, être transmises pour assurer la relative continuité d’une culture. Mais s’agit-il dans ces trois cas du même régime de transmission ? Aristote distinguait déjà dans les actions humaines ce qui relève de la création d’œuvres (poesis), de la pratique centrée sur elle-même (praxis) et des actions de l’esprit (theoria). Il nous semble que ces trois domaines induisent des modes de transmission différents, même au niveau le plus simple de l’éducation, car ce n’est pas la même chose que d’apprendre à peindre un tableau, à comprendre une théorie ou à subir un apprentissage.

Par ailleurs, il peut sembler que la transmission se fasse par principe au présent, temps qui est, croit-on, celui de l’enseignement. Le présent pourtant n’est pas un temps simple mais plutôt le lieu de coordination d’une multiplicité de temps comme l’ont montré aussi bien Bergson qu’Althusser bien que dans des contextes théoriques différents.

Notre intention est de montrer comment la méthode sémiotique peut, sinon résoudre tous ces problèmes, du moins en préciser les difficultés et en éclaircir la formulation. Pourquoi la transmission, sous les trois formes mentionnées, est-elle une sémiose, pourquoi peut-on en approcher les structures profondes en en différenciant les différents régimes d’énonciation, quel type de syntaxe peut  décrire une transmission? Telles sont les questions que nous nous proposons d’aborder dans cette séance.

Jacques Fontanille, Université de Limoges, CeReS, et IUF

Sémio-anthropologie de la transmission

L’un des résultats des travaux présentés lors du précédent séminaire de sémiotique est le principe selon lequel la sémiotique ne peut partager efficacement des problématiques avec les autres sciences humaines que si elle définit un « plan d’immanence » qui lui soit propre et qui en même temps soit adapté au dialogue et à la complémentarité avec les autres disciplines.

La transmission et l’éducation sont des sujets très largement traités depuis longtemps par d’autres champs disciplinaires, notamment l’anthropologie, l’histoire, la philosophie ou la sociologie. La sémio-anthropologie de la transmission consiste donc en cela : la définition d’un plan d’immanence sémiotique en complément des propositions de l’anthropologie contemporaine. Et pour cela, seront parcourus notamment les tensions entre communication et transmission dans les théories de la médiation (Debray), les « modes d’identification » et les « schèmes intégrateurs de la pratique » (Descola), les « modes d’existence » et « régimes d’énonciation » (Latour), l’épidémiologie des représentations (Sperber), et le fonctionnement du don et de la dette dans les processus de transmission.

La sémio-anthropologie de la transmission remet en question la prééminence des axiologies nature & culture et vie & mort, fondamentales pour la sémiotique narrative. Elle leur substitue les axiologies de l’existence collective, qui comprend autant de natures que de cultures, et bien plus de morts que de vivants : exister (persister & dépérir), répliquer (reproduire & innover), continuer (persévérer & bifurquer), etc. Elle s’intéresse tout particulièrement aux formes sémiotiques du temps long, à la mémoire des empreintes et à l’énonciation des traditions.

Tous les types de sémiotiques-objets sont concernés par la transmission : depuis les signes-symboles jusqu’aux formes de vie, en passant par les textes, les objets, et les pratiques. L’apport spécifique de la sémiotique, concernant la problématique partagée de la transmission, pourrait par conséquent intéresser : les transformations supportées par les différents types de sémiotiques-objets pour les rendre transmissibles, ou en faire des vecteurs de transmission, les paradigmes axiologiques et les schèmes syntagmatiques spécifiques de la transmission, et plus généralement les sémioses propres à la transmission, pour autant qu’elle soit susceptible d’être traitée comme une sémiotique-objet à part entière, avec son plan du contenu et son plan de l’expression.


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Lieu : La Maison Suger
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