20 mai 2014

Les jeunes, la mort et l’État en Algérie

Dans le cadre d’une recherche ethnologique sur le travail que je conduis depuis 2011 à Oran, en Algérie, l’évocation de la mort revient de manière fréquente dans des entretiens menés avec de jeunes hommes. Elle accompagne souvent la perception d’un avenir bloqué et d’aspirations bridées. Le manque de reconnaissance et l’absence de perspective, aussi bien sur le plan du travail que familial et social sont énoncés à travers une expression fréquente qui a des significations différentes selon qu’elle est dite en français ou en arabe : « Je ne suis rien » (en arabe) se dit en français « je n’ai rien fait » ou « je n’ai rien ». Cette situation amène une image négative du pays où « il n’y a rien » et se projeter à l’extérieur — en Europe — apparaît comme la seule voie de sortie envisageable, mais qui elle aussi est bloquée par l’impossibilité d’obtenir un visa ou la difficulté à traverser la mer, de sorte que l’Algérie est désignée comme une prison, ou un cimetière, et les jeunes hommes se décrivent parfois comme des morts dans ce cimetière. Dans ces métaphores, c’est l’État qui apparaît comme l’agent de la mort : il est comparé à un poulpe, qui étouffe la jeunesse dans ses tentacules, ou par exemple à un aigle qui saisit dans ses serres les jeunes oiseaux.

Des psychiatres algériens qui étudient le suicide, en augmentation chez les jeunes, parlent de l’évocation fréquente du « vide » par leurs patients, notion que je retrouve également dans certains entretiens. Par ailleurs, dans l’examen du suicide ou encore de la violence (délinquance), les psychiatres avancent comme facteur explicatif l’idée d’un syndrome post-traumatique engendré par le déchaînement de violence des années 1990, faisant toutefois disparaître de leurs interprétations la figure de l’État.

Le croisement de l’anthropologie et de la psychanalyse, toutes deux disciplines axées sur le symbolique, est sans doute nécessaire pour parvenir à saisir les significations d’un rapport à la mort qui s’avère prégnant parmi les jeunes d’Algérie. L’objet de cette communication est de présenter les situations rencontrées, d’en rechercher des pistes d’interprétation et de les mettre en discussion.

Minibio

Laurent Bazin est anthropologue au CNRS, actuellement en affectation à Oran dans le cadre d’un accueil à l’IRD et d’une convention avec l’Université d’Oran. Il est membre du CESSMA (Centre d’étude en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques, UMR IRD-Paris 7-INALCO) et participe aux activités du laboratoire DYNURES (Dynamiques urbaines et évolutions sociales) de l’université d’Oran. Ses recherches concernent les transformations du travail dans le cadre de la globalisation, appréhendées comme analyseurs des transformations sociopolitiques. Il a mené des recherches successivement en Côte d’Ivoire, dans le Nord de la France, en Ouzbékistan et en Algérie.

Minibiblio

Bazin Laurent, 2013 : « La sociologie des travailleurs algériens de Pierre Bourdieu en regard d’une ethnologie du présent », At-Tadwin. Revue annuelle pour les études de philosophie, sciences sociales et humaines, sciences de l’information et de la traduction, Oran (Algérie), n° 5.

Bazin Laurent, 2013 : « Idéologies de l’identité nationale et formes de citoyenneté. Une réflexion comparative (Côte d’Ivoire, France, Ouzbékistan) », in Tolan J., El Annabi H., Lebdai B., Laurent F., Krause G. (eds) : Enjeux identitaires en mutations (Europe et bassin méditerranéen). Bern, éd. Peter Lang.

Bazin Laurent, 2013 : « L’État endetté en Algérie. Demande d’État, conflits sociaux et ressorts imaginaires du pouvoir », in B. Hours et P. Ould-Ahmed (dir.) : Dette de qui, dette de quoi ? Une économie anthropologique de la dette, Paris, L’Harmattan : 171-200.

Bazin Laurent & Selim Monique, 2012 : « Travail, sexe, État. Une approche anthropologique. » Variations. Revue internationale de théorie critique [en ligne], n° 17. http://variations.revues.org/360

Bazin Laurent, 2012, « Politique de consommation et consommation du politique. Réflexion comparative France-Ouzbékistan », in I. Guérin, M. Selim (dir.), À quoi et comment dépenser son argent ? Hommes et femmes face aux mutations globales de la consommation, Paris, L’Harmattan, p. 121-144

Bazin Laurent, 2010, « Une économie de l’assujettissement. Travail, revenus, mariage en Ouzbékistan », Anthropologie et sociétés, Québec, n° 34(2), p. 83-102

Bazin Laurent, 2010, « L’ethnologie, pratique et dispositif politique. Parcours d’enquête en Côte d’Ivoire, France, Ouzbékistan », in A. Guerreiro (dir.), Retours sur le terrain, nouveaux regards, nouvelles pratiques, Paris, L’Harmattan, p. 147-172.

Dernier ouvrage paru

Bazin Laurent, Hours Bernard, Selim Monique, 2009, L’Ouzbékistan à l’ère de l’identité nationale, Paris, L’Harmattan, coll. « Anthropologie critique » [dont, par L. Bazin : Partie I. Paysans ouvriers (160 p.), ch. 1. Parcours ethnologique sous la dictature, ch. 2. Le travail noir, ch. 3. Sexe, argent, mariage].


Détails

Lieu : La Maison Suger
Ajouter à mon agenda

Partager