30 septembre 2010

Pratiques et cultures de la réconciliation dans les pays de l’aire arabo-musulmane. Approches comparées : Liban, Soudan et Algérie

L’ambition de ces journées d’étude, organisées par Yazid Ben Hounet, boursier Clemens Heller / FMSH, associé eu Laboratoire d'anthropologie sociale (LAS), consiste davantage à analyser les effets concrets des politiques de réconciliation sur les pratiques sociales, politiques et juridiques qu’à évaluer leurs objectifs auto-assignés.

La violence, la vengeance et l’honneur constituent des thèmes classiques de l’anthropologie du monde musulman, et plus généralement de celle des pourtours méditerranéens (Bourdieu, 1965 ; Peristiany, 1965 ; Black-Michaud, 1975 ; Jamous, 1981, etc.). Les travaux anthropologiques ont mis cependant plus l’accent sur la logique de défis et de ripostes (Bourdieu) ou les échanges de violence (Jamous) attachés à l’honneur que sur les pratiques complémentaires de réconciliation (sulh ou musalaha en arabe) et de "compensation" (diya en arabe, souvent traduit par "prix du sang", diyith dans les langues berbères ou diyeh en turc) qui n’ont pas été étudiées de manière approfondie.
Pourtant, la réconciliation et la "compensation" semblent être des sujets importants pour la compréhension des sociétés musulmanes anciennes et contemporaines, et plus particulièrement pour l’analyse de leurs cultures politiques et juridiques. La récente politique de réconciliation nationale en Algérie, survenue après la décennie de violence des années 1990 (Moussaoui, 2006, 2007), ou l’intégration de la diya à quelques systèmes juridiques étatiques (Iran, Arabie Saoudite, Soudan, etc.) prouvent, s’il est besoin, l’intérêt de telles thématiques de recherches.

Parallèlement (et en complément) à une recherche engagée sur le phénomène de la compensation (diya), nous organiserons ces journées d’étude sur un thème qui a été peu abordé dans les travaux scientifiques : celui des politiques nationales de "réconciliation" et de leurs rapports (aux) ou incidences sur les pratiques sociales de réconciliation. Le Liban (1992), le Soudan (2004) et l’Algérie (2005) se sont ainsi engagés récemment dans des politiques de réconciliation (nationales et locales), à la suite de périodes de conflit et de violence relativement longues – 15 ans pour le Liban, plus de 20 ans pour le Soudan, et près de 10 ans pour l’Algérie. Ces politiques ont fait l’objet de quelques analyses (Kanafani-Zahar 2004a, 2004b ; Moussaoui, 2007). D’autres travaux, intéressants dans la perspective comparatiste, ont été menés ailleurs, en Afrique sub-saharienne et en Amérique latine (Wilson, 2002 ; Lefranc, 2002).
Les premiers résultats des analyses font apparaître que ces politiques de réconciliation nationale ont a priori davantage permis de légitimer les gouvernements post-conflits que de consacrer effectivement et durablement la réconciliation, en particulier celle des mémoires. Comme dans de nombreux autres cas d’aménagement de la sortie de la violence elles semblent relever, en premier lieu et du moins dans un premier temps, de la logique amnistiante. 

Ces journées d’étude nous permettrons de procéder d’abord à la recension des travaux existants ou en cours sur ce thème. Qu’en est-il des recherches portant sur l’aire musulmane et en particulier sur les trois pays cités ? Existe-t-il des analogies entre les politiques de réconciliation de ces trois pays, et plus largement entre ces dernières et celles mises en place en d’autres contextes géographiques et socio-culturels ? 
Faut-il par ailleurs s’en tenir au constat banal d’une réconciliation manquée ou inachevée ? Il nous semble au contraire nécessaire de revenir sur l’impact de ces politiques sur le devenir de la notion de réconciliation (et sur sa rhétorique) au sein des sociétés concernées. Il s’agit donc d’abord de rendre compte des cultures et des pratiques de la réconciliation propres à chaque société (libanaise, soudanaise, algérienne) et ensuite d’évaluer l’évolution de la "grammaire" de la réconciliation au sein de ces sociétés, autant parmi le personnel politique (dans le cadre des politiques de réconciliation) que parmi les populations locales.

L’exemple du "retour à un code coutumier", appuyé par les autorités politiques, que mentionne Aida Kanafani-Zahar (2004b) concernant le Liban, ou celui du conseil national des leaders tribaux dans le cadre du Darfour Peace Agreement au Soudan, suggèrent que les politiques de réconciliation ne suivent pas partout le même chemin. Il s’agit également d’évaluer l’impact de ces politiques sur les pratiques judiciaires. Observe-t-on par endroit un renouveau d’instances traditionnelles de justice, comme ce fut le cas des gacaca au Rwanda (Karekezi, Nshimiyimana & Mutamba, 2004 : 69-84) ? Et si oui, sous quelle forme ? De quelle manière les politiques et la rhétorique de la réconciliation orientent-elles le travail des tribunaux et des cours de justice?

Un dernier objectif est de mettre en évidence la manière dont, pour légitimer le travail de "mémoire" qu’implique le processus de réconciliation, cette mémoire est invoquée et simultanément (re)construite sous des formes diverses, mais aussi à travers des procédés différents : "confessions", "aveux" et "repentirs", "pardon" et réintégration dans la communauté nationale, etc. Ces procédures participent de la construction d’un nouveau langage et d’une nouvelle praxis de la réconciliation auxquels peuvent adhérer, plus ou moins partiellement, les populations locales. Dans certains cas ces dernières peuvent proposer des alternatives qui se construiront contre les politiques officielles ou parallèlement à ces dernières.


Détails

Localisation : Collège de France | 11 pl. Marcelin Berthelot | 75005 Paris
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