Genre, politique, sexualité(s). Orient/Occident

Retrouver l'intégralité des séances de ce séminaire en vidéo sur le site internet des Archives audiovisuelles de la recherche.

Ce séminaire a été créé en 2010, avec le soutien de la Fondation Maison des Sciences de l'Homme, par Christiane Veauvy, Chargée de recherche honoraire au CNRS, docteur d'Etat es Lettres et Sciences humaines, et Monique de Saint Martin, Directrice d'Etudes à l'EHESS. Les conférences et les débats sont axés principalement sur la Méditerranée, "épicentre de la fracture imaginaire entre Orient et Occident" (Corm, 2005). En France, aucune spécialité équivalente à l'indianisme ou à l'américanisme n'est reconnue pour la Méditerranée  (Bromberger 2002) ;  la dimension internationale est donc empreinte d'une originalité particulière dans ce séminaire.

A la différence de la représentation courante qui associe le genre à la science sociale d'origine anglo-saxonne, on sait maintenant qu'il est à l'oeuvre dans des textes français de l'époque la Renaissance (distinction sexe/genre par exemple, selon Offen 2006). La "question de la femme" a traversé les débats du réformisme musulman (fin du XIXe-début du XXe s., Roussillon 2005), puis elle a résurgi au Moyen-Orient au cours des années 1980, dans une perspective proche de celle du gender (Abu-Lughod 1998 ; Scott 2012) : c'est là un indice de la pluralité de ses origines géographiques, culturelles, politiques. Le gender a émergé au sens récent du terme dans les travaux du psychiâtre et psychanalyste Robert Stoller (1978). Il a cheminé dans le mouvement des femmes, aux Etats-Unis surtout, à partir de la contestation des rôles de genre. Cette notion était alors liée davantage aux discours et aux pratiques du féminisme et de la psychanalyse, aux black studies et aux post-colonial studies – se référant soit à la French Theory (Cusset 2006)), soit à la critique non occidentale de l'histoire nationaliste, telles les Subaltern studies d'origine indienne (Pouchepadass 2000)-  qu'aux disciplines de sciences sociales et humaines (Veauvy 2010).

Le gender a une histoire déjà longue. Il n'est pas substituable à la catégorie "femmes" : il marque  en effet une rupture par rapport à elle sans la supprimer (Fauré 2010) ; il n'est pas équivalent aux concepts des études féministes des années 70-80 (rapports sociaux de sexe, patriarcat, domination masculine, selon Clair et Heinen, 2013). A la fois objet, moyen et domaine de recherche, le gender a un caractère polysémique ; considéré parfois comme "le point de départ possible d'une re-fondation des sciences sociales" (Vianello 2007), il recouvre une démarche à (re)construire dans chaque cas, en respectant l'exigence de "penser global" (Wieviorka 2013).

A l'origine de ce séminaire ouvert aux enseignants, chercheurs, doctorants et à toute personne confrontée aux questions de genre, le bilan établi collectivement a fait ressortir comment les articulations du genre avec la politique et les sexualités renvoient à des questions brûlantes, particulièrement complexes, dont celles que soulèvent les suicides féminins étudiés en Algérie par Kamel Chachoua, objectivement et subjectivement (2010). Dans notre publication intitulée "Genre, politique, sexualité(s). Europe / Orient", cinq cas sont analysés selon des démarches propres à chacun (France, Europe centrale et orientale, Algérie, Japon)[1]. Un dispositif matériel et symbolique de confrontation entre les deux rives de la Méditerranée a été mis en place à partir de là, pour permettre de nous distancier de la suprématie intellectuelle de l'Occident (plus tenace que le "mythe" qu'il constitue, selon Corm 2009) et de ne pas nous enfermer dans les oppositions binaires qui sont à la base de la métaphysique occidentale.

La thématique "Genre, politique, sexualité(s). Orient / Occident", encore peu étudiée, revêt un caractère aujourd'hui crucial, porteur d'un renouvellement potentiel au plan pratique et au plan théorique à condition de ne pas tomber dans les pièges qui menacent les usages du gender :

  • risque de dépolitisation contourné dans ce séminaire en mettant l'accent sur des expériences d'une politique différente ("politique des femmes", entre autres) et de nouvelles manières de penser.
  • tendance à la banalisation du genre (Cirstocea 2010), s'il est vidé de ses implications radicales (Scott, 2012).

Au total le gender devrait inciter à penser autrement, si l'on est convaincu de la nécessité :

  • de rompre avec la pseudo-linéarité de son histoire et l'accumulation indifférenciée des connaissances,  pour faire place à la critique des fondements de nos disciplines et à la ré-habilitation du sujet et de la subjectivité (Cahier du Genre n° 53 / 2012 ; Touraine 2006 et 2013).
  • de prendre en compte les variations de ses usages dans les échanges entre sciences sociales[2], sciences humaines et philosophie.

Cette discipline est présente dans le séminaire avec :  (i) les apports de femmes philosophes d'Europe du Sud, en particulier "la pensée de la différence" issue du mouvement des femmes en Italie ; elle " est le contraire de la régression dans une identité (…), à mettre en jeu sur le marché des quotas de la démocratie représentative" (Dominijanni 1998) (ii) l'œuvre de Françoise Collin, fondatrice et directrice des Cahiers du GRIF, écrivain et philosophe ayant participé à plusieurs séances de notre séminaire.

Elle est décédée le 1er septembre 2012. Nous lui avons rendu hommage dans le colloque international co-organisé avec l'Institut d'Etudes Européennes (Paris 8) sur le thème "Femmes, genre, féminismes en Méditerranée" (Paris, FMSH, 28 et 29 novembre 2012).  La diffusion de son œuvre dans cet espace a été plus importante que nous ne le pensions, malgré la faible visibilité de la circulation des Cahiers du GRIF et de ses propres textes, actuellement dispersés en raison des lieux et des modalités de leur publication. Elle a tracé elle-même un axe unificateur : "praxis de la différence".

Le repli des études de genre sur elles-mêmes représente probablement l'un des principaux dangers qui les menace dans un contexte de globalisation posant des exigences nouvelles. Notre séminaire se propose d'y répondre en privilégiant deux orientations consistant  à : (i) prendre conscience que nous-mêmes devons changer (G.C. Spivak, 2013) (ii) Ré-inventer l'universel à partir des Suds, en invitant à une table ronde des représentants autorisés (hommes et femmes) de pays allant des Indes orientales aux Indes occidentales.


[1] Cfr. Christiane Veauvy (ed.) (2010), "Genre, politique, sexualité(s). Europe / Orient", Dossier monographique introduit et coordonné par C. Veauvy, International Review of Sociology / Revue Internationale de Sociologie, vol. 20, n° 2, juil. 2010, pp. 255-376. Les pays ou régions pris en compte sont la France, l'Europe centrale et orientale, l'Algérie, le Japon. On y trouvera les références éditoriales de la plupart des publications mentionnées ci-dessus.

[2] Celles-ci sont engagées dans un "tournant global" dans le monde anglo-saxon, en Amérique latine, en Europe occidentale, malgré la résistance à l'acclimatation des global studies en France (A. Caillé et S. Dufoix 2013).

 

Equipe

  • Christiane Veauvy, CNRS, docteur d'Etat es Lettres et Sciences humaines
  • Monique de Saint Martin, Directrice d'Etudes à l'EHESS
  • Stefania Ferrando, doctorante en philosophie politique (EHESS / Université de Padoue)
  • Stefania Tarantino, Assistante en philosophie, Université Frédéric II, Naples (chaire d'Histoire de la philosophie)
  • Fériel Lalami, docteure en sociologie, sociologue et politologue, membre du GRESCO (Université de Poitiers)
  • Christine Fauré, directrice de recherche émérite au CNRS (sociologie, Laboratoire "Triangle", Lyon)